Entre nous (29)



Jeudi 9 sept. 1993  M'achète des bottines noires, lacées, étrennées r. de L'Ind.

- Hier, je suis passée de la déception à la colère. J'ai ressenti, en allant chercher le pain puis après en mettant la table, une petite déchirure...
- Pour quelle raison ? T'as une idée ?
- Oui, vaguement.
- À cause de moi ?
- Le coup que tu m'as fait la veille, probablement...
- Quoi? L'histoire de l'expo?... En plus, dis-donc, je suis revenu à 14h, au lieu de 15, pour réussir à te voir quand même...
- Oui, je sais... Où est le mal ?  en effet... Je ne peux pas gagner sur tous les tableaux...
- Et j'ai téléphoné cinq fois dans l'après-midi...
- Je n'étais pas là aux deux premiers de tes appels. Je suis allée à la librairie, où j'ai feuilleté un livre dont le titre était Sa femme...
- Ah oui, d'Emmanuèle Bernheim ? C'est ça ? Je l'ai vu aussi... Tu l'as acheté ?
- Non, je suis repartie finalement avec un autre : Aimée, de Jacques Rivière. De toute façon, j'étais surtout venue consulter des encyclopédies sur les oiseaux pour identifier celui que j'ai ramené de la campagne, tout petit encore. Je ne sais pas de quelle sorte d'oiseau il s'agit...
- Oui, je me souviens dans ta lettre, cet été, où tu m'écrivais, toute contente, "j'ai un geai"... Alors, c'en n'est pas un ?
- Non, heureusement d'ailleurs... C'est gros, un geai... Je ne sais pas où je le mettrais. Et ça bouffe des insectes, limaces et des petites proies... Non, c'est un jeune chardonneret, qui ne mange que des graines, tu sais comme une sorte de petit pinson, avec des ailes jaunes et noires et la tête rouge... Mon fils dit que c'est le roi de la forêt car personne ne peut imiter son chant...

Vendredi 10 sept. B3 Nogent, puis Bry sur Marne

- Bon, on l'a cette explication ? Oui ou non...
- Là, tout de suite ?
- Oui. Je vois bien que tu es toujours contrariée.
- Pas faux. Disons que je trouve qu'à force de te situer dans l'a-norme, de repousser tout système, y compris tout système de communication, tu deviens inapprochable. À toujours vouloir refuser de décoder les signes de communication avec les autres - je parle de code social - tu en oublies parfois le code intime sans lequel aucune relation à l'autre n'est possible. Tu devrais respecter au moins ce code-là, sinon la solitude, la vraie, te pend au nez...
- Et tu me dis ça au rayon bricolage... Attends un peu. On reprend, dans la voiture. Mais pas quand je serai en train de conduire... ça pourrait être dangereux. 
- J'ai mis longtemps à m'expliquer et à comprendre moi-même.
- Alors vois-tu, c'est tout simple, moi je vais te dire. L'amour est au-delà.
- Oui, je sais bien. Mais on tient parfois deux discours parallèles qui ne s'entament ni ne se contredisent l'un, l'autre, et pourtant j'ai le sentiment d'alimenter seule notre relation. Je la conduis...
- Et moi, je te conduis. Partout où tu veux. Où tu le demandes. Plus sérieusement, je crois que tu te prêtes seulement à un amour délirant que tu ne partages pas.

Samedi 11 sept. Maison

Il a plu. J'ai couvert des livres de classes, 5ème et 3ème. Je ne suis sortie que le matin pour le pain, de la terre et des pots neufs pour les plantes, des steaks hachés et de la purée pour les humains. Mon "amour délirant" m'a téléphoné à midi pile. Je lui avais dit : Tu peux m'appeler jusqu'à midi... Toujours le même. In extremis... Il voulait qu'on parle de Godard. Non, je n'ai pas vu Godard, la veille, à Bouillon de culture... J'ai regardé, sur Arte, Jean-Pierre Raynaud et sa maison toute carrelée de blanc, puis détruite après plus de vingt ans d'amour fou entre elle et l'artiste. La pelleteuse qui casse doucement, comme avec amour, sur une musique d'Arvo Pärt, m'a beaucoup émue. Le soir, je me couche dans tous les lits de la maison, les uns après les autres, avant de regagner le mien.

Lundi 13 sept. BHV (les patins de chaise) et Lac de la Porte jaune

- Tu ne les prends pas finalement ces patins de chaises ?
- Non. Trop cher. De simples rondelles de Téflon à 450F, pour mettre sous les pieds des chaises... Je manque, en ce moment, d'argent. Faire les courses me donne mal à la tête.
- Tu veux que je te les paye ? Je ne veux pas te voir malheureuse ou même triste pour des rondelles en Téflon, inaccessibles à ta bourse...
- Ah ah. Non ça ira, merci. C'est juste que l'argent part dans tout un tas de petites choses pas vraiment essentielles... Ça m'agace. Mais cela ne me rend pas malheureuse, non, ce n'est pas à ce point. Au contraire je sens en moi comme un air de liberté que rien ne semble pouvoir entamer.
- C'est je crois dû au fait que notre relation a atteint un niveau tel que nous n'aurons jamais rien de plus, de mieux, et que nous le savons.

Mardi 14 sept. re-BHV (et re-patins) + Tarte Julie

Il a mis ses lunettes, qu'il ne porte pas toujours, et dans la voiture j'ai chopé au passage chez lui un geste gracieux qu'il a eu comme pour porter sa main à son visage dans une sorte d'hésitation laissant le geste inachevé.

- Est-ce que, par exemple, tu vas voir les tableaux exposés au Louvre, parfois ?
- Tu veux revenir sur cette expo unique de la Fondation Barnes, où je suis allé sur invitation privée, c'est ça ?
- Non, je ne sais pas. Je me demande, c'est tout. Mais en fait, je la connais la réponse. Tu n'y vas pas, quand c'est pour tout le monde... Cette exposition pour la presse, qui n'a lieu qu'une fois, au fond ça n'est qu'un prétexte à une sorte d'élitisme chez toi. Et chez ta femme, aussi...
- Je ne me défendrai même pas... Je préfère. Et d'ailleurs, Godard, que tu n'as pas écouté l'autre soir et qui est une référence pour moi (je voudrais faire un film, des films, sur lui), a dit la même chose que toi, à Bouillon de culture... "Snobisme, que de se rendre à des manifestations culturelles. Quelles qu'elles soient..."
- Godard a peut-être lu Witold Gombrowicz alors, car chez lui, dans son Journal, la question de l'art, de l'art exposé, enfermé dans les musées, revient très souvent...
- Tu lis Gombrowicz, toi ? Première nouvelle.

Jeudi 16 sept. Nogent

- C'était bien que tu m'appelles, hier... J'étais débordée, en plein activisme, totalement engloutie. Ça m'a fait plaisir.
- Oui, j'étais sous les arcades du Palais Royal, et d'un coup j'ai pensé qu'il fallait que je te téléphone. Par contre, là, je trouve que depuis qu'on est ensemble, tu n'as pas encore dit l'essentiel...
- Trop de problèmes à régler ces jours, qui me poursuivent jusqu'ici. Avec toi... Mais je peux quand même te dire - je ne sais pas si tu trouveras ça essentiel - qu'hier soir, alors que c'était la première fois depuis mon retour que je m'asseyais dans mon salon nouvellement aménagé, sans rien faire, et que je voyais l'appartement sous un autre angle - l'escalier aussi - j'ai senti que je pouvais voir les choses ainsi, grâce ou à cause d'un moment particulier que nous avions partagé, toi et moi, la veille...

Vendredi 17 sept.  Neuilly sur Marne

- Je n'ai fait que trotter toute la journée, chaussée de mes bottines noires. Les hommes m'ont regardée à plusieurs reprises. Un autre regard que l'habituel. Je me suis demandé si c'était à cause des bottes lacées...
- Tu as vu, la nouvelle campagne de pub Benetton ?
- Qui ne l'a pas vue...
- Moi je trouve les pubs Benetton intéressantes, subversives et belles...
- Ça ne m'étonne pas. Mais des parties du corps humains tatouées à l'encre violette "HIV Positive", sans titre ni aucun commentaire, tu trouves vraiment ça beau ?
- Quelle que forme que peut prendre la métaphore, et si c'est artistiquement conçu, ce qui est le cas, je trouve que c'est toujours une bonne chose de rendre visible la discrimination pratiquée par la société à l'égard de ceux qui sont différents...
- Oui, enfin là, plus qu'artistique, et plus encore qu'une sorte de lutte contre la "pensée unique", c'est avant tout une démarche commerciale, complaisante et morbide...
- Ah. Une fois de plus, nous ne sommes pas d'accord... Ça arrive souvent ces temps-ci, non ?
- Oui, et après ça devient tout de suite laborieux entre nous. Mais je note que c'est toujours toi qui as la fâcheuse tendance à lancer les sujets sur un terrain glissant...
- À ce propos, tiens! J'y pense. Que faisais-tu hier dans la rue avec un homme ?
- Devant la librairie ?
- Oui. Je voulais y entrer t'acheter la biographie de Lacan par Roudinesco. Tu m'as vu ?
- Bien sûr. J'étais avec un ami, mais il est timide, ou plutôt réservé, je n'avais pas l'intention de vous présenter l'un à l'autre. Pas là, pas ainsi, pas maintenant, je me suis dit. En plus je ne t'avais pas parlé de ce rendez-vous avec lui alors que nous étions ensemble, toi et moi, dix minutes plus tôt...
- Oui, c'est bien ce qui m'a semblé. Tu ne m'avais rien dit...
- En me retournant, je t'ai vu t'éloigner de la librairie. Et tu ne m'as pas téléphoné, plus tard.
- Représailles, ou sanction... A toi de voir.
- D'où me vient cette tristesse quand nos vies s'écartent l'une de l'autre ? Quand ça ne dépend pas de nous, comme ça a été le cas... Et qu'on ne peut rien faire.


La maison construite en 1969 par Jean-Pierre Raynaud...
... qu'il fera détruire le 1er juillet 1993



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