Coquilles, amours, drogues




"Ces être rares"... (sans "s"), je lis en page 84 du Folio Gallimard 6376, portant titre
Une jolie fille comme ça, de Alfred Hayes, écrit en 1958 (traduit de l'américain par Agnès Desarthe), et cette coquille d'impression me fait pâlir de jalousie. Une coquille, celle-là, de pure littérature... Car parfois, elles peuvent être intéressantes. On s'y arrête, et l'on pense - autour... Pas comme dans mon livre à moi où - mais QUI m'a fichu ça? je veux des noms ! - en page 82, ligne 3 à partir du bas, ce sont les "rennes" (ceux du Père Noël?) que je ne tenais plus......... Moi : une coquille de honte, oui ! pas une de rêve... j'ai eu droit à ça, pour mon Dernier amour (comme en prime, quoi), qui sera aussi probablement mon dernier livre, je me dis ça en ce moment... me souvenant des moments d'énervement, découragement, lassitude durant la dernière étape de la fabrication, en juillet. 
(A propos de coquilles - poétiques ou ridicules - je trouve que dans les Folios, on en voit surgir de plus en plus, et de celles pas terribles, anodines, qui néanmoins rendent la phrase absurde, comme celle, par exemple, en page 97 de Quand elle était gentille, du grand Philip Roth : (en classe de gymnastique) "Roy se précipitait sur Julian, les mains ouvertes, lançant d'abord sa droite, pendant que Julian parant le une [dans la méthode du lancer une-deux] "avait" que Roy pût délivrer le deux..." Oh! que ce "avait", plutôt que "avant", rend les choses encore plus pénibles... (obligeant à relire une 2ème fois) déjà que les parties de hockey-baseball et autres sports relatés sont insupportablement longues à se taper, chez les auteurs américains... Fermer la parenthèse.)
Les coquilles, on s'en remet. Avec Pessoa - une fois de plus : Pessoa vous guérit de tout, car chez lui, tout est pire -, mélangeons, brassons allègrement orthographe, amour, nostalgie, voyages non faits, et apprenons à lâcher les rênes de son existence, inutile...
"J'aime à dire. Le désir s'est transmué en ce qui est capable, en moi, de créer des rythmes verbaux, ou de les écouter chez les autres. Je frémis de plaisir s'ils disent bien. Ainsi les idées, les images, toutes frémissantes d'expression, me traversent en cortèges sonores de soieries aux tons passés, où tremble confusément la tache lunaire d'une idée. Cette expression de l'idée par les mots inévitables, cela me grise d'instinct comme une grande émotion politique. Mais j'éprouve de la haine, une haine véritable (d'ailleurs la seule que je connaisse) contre la page mal écrite, que je déteste comme une personne réelle, la faute de syntaxe qui mériterait des gifles, au même titre qu'un crachat qui lève le coeur, indépendamment de celui qui a craché.
Parfaitement, car l'orthographe est, elle aussi, une personne. La parole est complète quand on l'a vue et entendue. [souligner cette dernière phrase]
L'idée de voyager me plaît par métaphore. Toute la vaste visibilité du monde parcourt mon imagination mise en éveil. Et il en va des voyages comme des lectures, et des lectures comme de tout le reste... Je rêve d'une vie érudite emplissant mon esprit de pensées contradictoires en suivant les contradictions des penseurs, ou de ceux qui ont presque réussi à penser, c'est-à-dire la majorité des gens qui ont écrit. Mais la simple idée de lire s'évanouit sitôt que je prends un livre quelconque sur ma table; le seul fait matériel de devoir lire annule pour moi la lecture... De même, je vois s'étioler toute idée de voyage si j'approche par hasard d'un endroit où l'on peut embarquer. Et je m'en reviens aux deux choses nulles où je réussis parfaitement, tellement je suis nul moi-même - ma vie quotidienne, et mes rêves, insomnies d'homme éveillé.
L'odorat est un bizarre sens de la vue. Je passe dans une rue; je ne vois rien ou plutôt, regardant tout autour de moi, je vois comme tout le monde voit.
Voici que d'une boulangerie me vient une odeur de pain, écœurante par sa douceur même, et c'est une autre boulangerie qui surgit de ce pays de conte de fées, fait de fruits offerts à l'étalage incliné d'une boutique étroite : et ma brève période campagnarde - je ne sais plus où ni quand - possède des arbres, tout là-bas, et offre la paix à mon cœur - un cœur d'enfant, indiscutablement. Je passe dans une rue; me voilà bouleversé à l'improviste, par une odeur de caisses dans une menuiserie : je suis enfin heureux, parce que je suis revenu, par le souvenir, à la seule vérité, celle de la littérature.
L'art nous délivre, de façon illusoire, de cette chose sordide que nous sommes. L'amour, le sommeil, la drogue et les stupéfiants sont des formes d'art élémentaires, ou plutôt, des façons élémentaires de produire le même effet que les siens. Mais amour, sommeil ou drogues apportent tous une désillusion particulière. L'amour lasse ou déçoit. Après le sommeil, on s'éveille, et tant qu'on a dormi, on n'a pas vécu. Les drogues ont pour prix la ruine de l'organisme même qu'elles ont servi à stimuler. Mais en art, il n'y a pas de désillusion, car l'illusion a été admise dès le début. En art il n'est pas de réveil, car avec lui on ne dort pas - même si l'on rêve. En art, nul prix ou tribut à payer pour en avoir joui. Le plaisir que l'art nous offre ne nous appartient pas. Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans nous appartenir. Posséder, c'est perdre.
Ce n'est pas l'amour qui vaut la peine, mais les environs de l'amour..."

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