Entre nous (95)






Mercredi 31 juillet 1996

Pas de nouvelles du monde - de mon petit monde à moi je veux dire car pour l'autre, il y a le journal et la télé. Il n'y a pas de téléphone par contre ici, donc les nouvelles, des uns et des autres, ceux restés à Paris, il faut aller les chercher, dans une cabine, souvent occupée. Il faut donc patienter, ce qui donne le temps de préparer ce que l'on va dire et aussi quelque peu, de rassembler les griefs...
Il m'a laissé enfin un nouveau message que j'ai trouvé hier matin : Alors, ça y est ? je me suis fait engueuler ?... Ben oui, je ne vais pas très bien et j'en ai un peu marre du téléphone. Je ne sais plus quoi dire si je ne te vois pas en chair et en os. Bon, eh bien je vais aller voir si ta lettre est arrivée poste restante...
C'était un peu maigre, j'ai trouvé, du coup j'en ai oublié de lui laisser un autre message en "réponse" à celui-ci. Moi non plus, je n'avais rien à lui dire. Et je ne m'en sentais pas particulièrement triste. À quoi bon, tout ça.
Ah! l'amour... Ça s'entretient, ou ça meurt.

Jeudi 1er août

On avance. Nous abordons le mois d'août. Il a reçu ma lettre. Trouvé deux messages sur le mémophone la concernant. Elle lui a fait grandement plaisir. Bien qu'il mentionne qu'il "n'aura pas l'indécence d'être jaloux"... à propos de quoi, ou plutôt de qui... je n'en sais rien... sans doute quelqu'un dont j'ai parlé dans cette lettre, pour le sortir de sa torpeur estivale... mais je ne sais plus qui exactement, quand je vois la vie d'ascèse que je mène actuellement... Ensuite, ou avant, je ne sais pas exactement, il claironne qu'il m'aime, d'un ton serein... et enfin, que ce sera "amusant" de se revoir, à la rentrée. Il ne dit pas cependant, il ne faut rien exagérer, qu'il m'écrira lui aussi (s'il en a à ce point assez du téléphone...) comme je lui ai suggéré dans ma lettre de le faire. Que cela ne lui était pas interdit... Par contre, il me "permet" lui, d'adresser directement mes missives à sa résidence secondaire et non plus poste restante. Il y a là un progrès certain... ou alors il juge mes lettres suffisamment inoffensives pour lui être remises en main propre par son épouse... Mais de toute façon pour l'instant je n'ai pas du tout envie de lui écrire une deuxième lettre. Je n'ai pas le temps. Je ne suis guère motivée. Et puis j'ai tout mis probablement dans la première, quand j'étais à la campagne. Enfin, on verra plus tard.
Auparavant j'éprouvais ce besoin de lui écrire chaque jour, et maintenant une seule lettre pour trois semaines condense toutes les autres et me suffit. Si cela lui suffit à lui aussi, très bien.

Vendredi 2 août

Journée crevante dont les (seuls) mots-clés pourraient être : mer, vent, sable, soleil, vélo, enfants... À dix heures du soir mes yeux se ferment tout seuls et la peau me brûle en différents endroits. J'ai construit une énorme digue et château de sable avec mon garçon, ravi... pour le seul plaisir de les voir s'effondrer, la digue et son château, à la marée montante... J'ai pris une série de photos du château qui s'écroule lentement sous une vague, puis une autre, la suivante, et ainsi de suite jusqu'à disparaître totalement comme si rien n'avait jamais existé, en cet endroit de la plage mouillée. Fantastique! La jubilation mêlée à une sorte de frayeur qui émanait du visage (et même de tout son corps) de mon fils. Voir tout se fondre dans l'océan, en quelque dix minutes... Comme si nous n'avions pas fourni deux heures d'effort, en plein soleil, à creuser, creuser, ériger à l'aide d'une simple pelle et d'une toute petite truelle, un monument qui s'avère grandement éphémère...
J'ai reçu le matin une bonne, longue, et drôle de lettre de ma fille aînée.

Samedi 3 août

J'ai écrit une nouvelle lettre à Serge. De celles qu'il appellera, j'en suis certaine, "documentaire", mais enfin tant pis. S'il sait lire à travers les mots (et il sait ), il comprendra que je n'ai plus grand chose à lui dire. C'est en soi une information. Et si je n'ai plus rien à lui dire, c'est que lui ne me parle plus. Pas de véritable dialogue. C'est dur, la séparation. Et long... Je sais bien, par le mémophone, il est très difficile voire impossible de communiquer, mais il pourrait écrire.
Je tourne en rond avec cette histoire. Il a bien raison... L'année passée, l'été, même situation pour nous deux, tous ses messages étaient remplis de récits plus ou moins confus mais drôles et vivants. Il y était question de bagnole en panne, de fils malade, de copine du fils, celle hystérique, là, tu vois laquelle?, de mère fatiguée... Cette année, rien. Rien de tout ça. Avec sa mère, on dirait que le monde l'a quitté. La terre entière s'en est allée. Bien sûr qu'il pourrait m'écrire mais ce n'est pas maintenant, dans l'état où il doit être, que l'écriture va lui venir.

Lundi 5 août

J'ai pris le petit-déjeuner avec mon père (évènement!) venu me chercher pour aller au marché. Nous étions seuls, dans la véranda, les enfants dormaient encore, et cela m'a paru étonnamment étrange et banal. Un mélange des deux. Pourtant ça ne nous est pour ainsi dire jamais arrivé et ne nous arrivera peut-être jamais plus. Voilà à quoi je pensais. Et aussi : comme cet homme, qui m'impressionnait tant quand j'étais enfant, que je craignais et dont la présence seule me paralysait, est au fond un petit bonhomme assez ordinaire... Comment ma mère a-t-elle pu à ce point avoir peur de lui puis se mettre à le haïr de la sorte et nous transmettre peu à peu ce sentiment, avec une telle constance... Toutes ces questions affluaient en moi pendant que je le regardais tranquillement beurrer ses tartines et l'écoutais déglutir des gorgées de son chocolat chaud que je lui avais préparé. Il était là, en face de moi, j'étais comme subjuguée et calme. C'est curieux, me disais-je, je n'éprouve aucune tendresse pour lui. J'ai beau le regarder, détailler son visage, son corps sur la plage, remarquer sa peau, lisse et bronzée, ses muscles de mollets sculptés par l'exercice physique encore, ses yeux d'acier bleu (comme cet homme de 80 ans ne fait pas du tout son âge!) je n'arrive cependant pas, d'une quelconque façon, par n'importe quel bout que je le prenne, sous tel ou tel angle, à m'associer à lui, à l'existence qu'il représente, cette existence-là, dont il faut sans cesse que je me répète : c'est mon père. Il s'agit là de mon père... Je cherche à faire jouer en moi la corde filiale, mais en vain. Il ne se passe rien. Nada. Elle a dû se briser en moi à un moment qui est passé inaperçu. Je me trouve là, avec cet homme âgé, plutôt sympathique, et rien ne raccroche cette image que j'ai de lui à toutes celles du passé. C'est un autre homme. Un inconnu. Ce pourrait être le voisin de la maison d'à côté. Tout se passe comme si durant cette vingtaine d'années où je ne l'ai pratiquement pas vu, on avait mis quelqu'un d'autre à sa place, dans la même enveloppe, juste un peu vieillie.

Mardi 6 août

Ce matin il pleut. J'ai déjeuné seule en écoutant les gouttes s'écraser sur le toit de la véranda. Mon père n'était plus là. Il est reparti hier dans sa maison, celle où j'ai grandi. Je n'étais pas triste. Je m'étonne à chaque fois quand quelqu'un part de ne pas me sentir cafardeuse. J'aime la solitude. Ne pas être affectée par trop de sentiments contradictoires. Il n'y a que mes enfants quand ils ne sont pas là dans leur vie à eux mais cependant tout près, qui peuvent me manquer. J'aime les savoir non loin, et heureux. Le reste, tout le reste, m'est au fond égal. Quel égoïsme, la maternité ! Mais c'est comme ça. Je ne vais pas faire semblant.
Mes petites affaires familiales réglées, j'ai pu appeler Serge sur le mémophone. Il y avait deux messages de lui apparemment tombés presque par hasard dans la boîte vocale, que je n'avais pas consultée depuis quatre jours. Je les ai écoutés avec fringale. Comme si je n'avais rien avalé depuis des semaines... Il avait reçu ma seconde lettre et sortait de chez le dentiste qui lui avait fait une "double anesthésie locale". Bonne voix mis à part quelques difficultés d'élocution à cause de la bouche encore endormie, et ton plutôt guilleret, m'a-t-il semblé (les messages vocaux permettent au moins une chose, c'est de pouvoir faire une analyse fine des intonations, contrairement à l'appel en direct et a fortiori la correspondance écrite), et même, sans oser trop m'avancer sur ce terrain, d'après la voix, peut-être un peu "amoureux"... Ayant lu ma lettre, il dit avoir considéré que j'avais l'air d'être "bien entourée"... (une pause), entourée d'hommes qui "lorgneraient sur moi", précise-t-il, "cela va de soi..." alors qu'il n'y a personne !... Je me demande où il a bien pu trouver ça. Dans quels mots, écrits par moi... J'essaie de me rappeler le contenu de ma lettre. En vain. Il dit : Attention à toi, ma biche! Il m'aime et pense à moi, mais pour ce qui est de m'écrire, dit-il, il n'est pas l'homme de la situation, désolé, il faudrait qu'il tienne une forme olympique ce qui est loin, mais alors "très loin, d'être le cas..." Par contre, ajoute-t-il pour finir, toi, écris-moi. J'attends tes lettres. Écris, écris... Écris-moi, répète-t-il.
Aucune nouvelle de Salman et de son ami Vincent qui devaient me rejoindre. De cela non plus je ne suis pas triste. Jamais personne ne tient ses promesses. Et ça aussi, je le sais.


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