Ardeurs de la tiédeur



Des fois je me dis que je suis plus désespérée encore que le Désespoir lui-même. Et puis ça passe.
Hier (peut-être n'aurais-je pas dû entreprendre cela le soir - j'étais fatiguée, les commandes de mon cerveau, hors service), j'ai voulu vérifier sur le site Gallica de téléchargement gratuit de la BNF si je trouvais mon manuscrit écrit à la main dont le titre est Un été avec Gombrowicz, by Danièle Sastre. Nenni. Je n'y suis pas arrivée. Soit je suis tellement nulle que je n'ai pas été fichue de lancer correctement la recherche en remplissant une à une les bonnes cases, soit il n'y est même pas. Dans leur (immense) catalogue. C'est fou. Gombrowicz, tout de même ! D'accord, si j'avais orienté ma recherche "par titres" en tapant Dernier amour, j'aurais admis volontiers qu'il n'y figurait pas. Mais Gombrowicz ! Est-ce que ce sera la même chose, le même oubli, le même trou noir, pour "mon" Pessoa? 
Revenons à lui, d'ailleurs, Pessoa. Maintenant il apparaît qu'il me parle, à moi. Seulement à moi. C'est l'impression que j'ai. Nous nous sommes rapprochés. Plus je progresse dans son Livre de l'intranquillité, plus je constate que nous sommes intranquilles, ensemble. Soucieux des mêmes choses. Envahis parfois des mêmes craintes, et tout à coup, des joies subites. Qui ne durent pas. Comme toute joie. Seule, l'inquiétude demeure. 
"Nous avons beau posséder un rêve, nous ne le possédons jamais autant que le mouchoir qui se trouve dans notre poche ou, si l'on veut, que notre propre chair. On a beau faire de sa vie une action pleine, agitée et extravagante, on ne peut s'empêcher d'éprouver le choc du contact avec les autres, de trébucher sur des obstacles, même minimes, et de sentir le temps qui passe. Mais ce que je rêve, nul autre que moi ne peut le voir, nul autre ne peut le posséder. Tu atteindras alors au degré suprême de l'abstention, par le rêve, où les sens se mêlent, où les sentiments débordent, où les idées s'interpénètrent. De même que les couleurs et les sons confondent leurs saveurs, les haines prennent la saveur des amours, les ardeurs celle des tiédeurs, les choses concrètes, celle des choses abstraites, et inversement. On voit se briser les liens qui, s'ils reliaient tout, séparaient tout cependant, en isolant chaque élément. Tout dès lors se fond et se confond.
D'ailleurs je ne rêve pas plus que je ne vis : je rêve la vie réelle. Ce qui tue le rêveur, c'est de ne pas vivre quand il rêve; ce qui gêne l'homme d'action, c'est de ne pas rêver quand il vit. 
Joins les mains, place les entre les miennes et écoute-moi, ô mon amour.
Ce que je veux te dire, c'est combien le désir d'obtenir reste en deçà de ce que nous obtenons. Il n'est aucune oeuvre, d'aucun artiste, qui n'aurait pu être plus parfaite, et l'ensemble n'est jamais si parfait qu'il n'eût pu l'être plus encore.
Malheur à l'artiste qui s'en aperçoit ! qui, un beau jour, se met à réfléchir ! Il n'aura plus jamais de joie dans son travail, ni de repos dans son sommeil. Il traverse la jeunesse sans jamais être jeune, et vieillit insatisfait.
Et puis, pourquoi exprimer ? Le peu de chose que l'on dit se trouverait bien mieux de n'avoir jamais été dit.
Si seulement je pouvais me persuader de la beauté du renoncement, comme je serais, à tout jamais, douloureusement heureux !
Car tu n'aimes pas ce que je dis avec les oreilles dont je m'entends moi-même le dire, de cette oreille intime dont je m'entends penser les mots. Si je me trompe sur moi-même en m'écoutant, au point de me demander souvent ce que j'ai bien pu vouloir dire, combien plus éloignés seront les autres de me comprendre ! Le plaisir délicieux de se voir compris reste interdit à ceux qui, précisément, voudraient l'être le plus.
As-tu déjà songé, ô ma Différente, combien nous sommes invisibles les uns pour les autres ? As-tu déjà pensé à quel point nous demeurons ignorants des autres? Nous nous voyons sans nous voir. Nous nous écoutons, et chacun de nous n'entend que la voix qui se trouve au fond de lui. Les mots des autres sont des erreurs de notre oreille, des naufrages de notre entendement. Quelle confiance nous avons dans le sens que NOUS attribuons aux mots des autres!
La voix des ruisseaux que tu interpètes, pure explicatrice, la voix des arbres dont le murmure se charge pour nous de sens - ah ! mon amour secret, à quel point tout cela est encore nous-mêmes, fantaisies pures, et cendre qui s'écoule à travers les grilles de notre cellule ! Le mensonge absurde allie, à tous les charmes, ce dernier, plus grand encore, de l'innocence, qui tombe sur le sol, entre plaisir et douleur, inutile comme un jouet de pacotille.
Sais-tu le plaisir que donnent ces chemins que, si nous étions distraits, nous pourrions prendre par erreur ? Ah ! mon amour, quelle gloire que celle des œuvres perdues qu'on ne retrouvera jamais, des traités qui ne sont plus aujourd'hui que des titres !
Pourquoi l'art est-il beau ? Parce qu'il est inutile. Que j'aimerais consacrer ma vie à la construction d'une route commençant en plein milieu d'un champ, et allant se perdre au beau milieu d'un autre : une route qui, prolongée, aurait son utilité, mais qui resterait à jamais, sublime, une moitié de route. La beauté des ruines? Celle de ne plus servir à rien. La douceur du passé ? C'est de nous remémorer, et, ce faisant, de le rendre présent - ce qu'il n'est pas et ne peut pas être : l'absurdité, mon amour, l'absurdité."

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