Plus besoin
"La mort est une libération, car mourir c'est n'avoir plus besoin de personne. Le malheureux esclave se voit libéré, par force, de ses plaisirs, de ses chagrins, de cette vie désirée et interminable. La mort ennoblit, et revêt d'atours inconnus ce pauvre corps absurde. C'est qu'il est libre désormais, même s'il ne voulait pas l'être. A son tour le mort peut être monstrueux, mais il est supérieur, car le voici libéré par la mort."
C'était une mini-cérémonie bouddhiste, l'inhumation des cendres dans le caveau familial de ma voisine. Le fossoyeur un jeune homme, musclé,en t-shirt gris avec inscriptions colorées sur le devant, est descendu dans le trou profond après avoir descellé la lourde pierre tombale, y déposer l'urne contenant les cendres, tandis que nous tenions, les cinq voisins d'immeuble de la défunte et sa famille, un bâton d'encens allumé et qu'autour de nous flottaient des dizaines de petits drapeaux bleu-blanc-rouge parsemés par-ci par-là dans le cimetière, à la mémoire des poilus qui y reposent - nombreux - à quelques jours du 11 novembre, et que les tombes offraient presque toutes le régal des yeux de fleurs colorées jaune d'or, soucis oranges, bruyère violette, dans une drôle de gaieté affichée rayonnant sous le soleil du lendemains des jours de la Toussaint.
Pessoa, au fond, était-il bouddhiste?, ai-je pensé.
"N'effleurons jamais la vie, pas même du bout des doigts.
N'aimons pas même en pensée.
Qu'aucun baiser de femme, même en rêve, ne soit jamais l'objet d'une de nos sensations.
Orfèvres en morbidité, poussons le raffinement jusqu'à enseigner l'art de se désabuser. Curieux de la vie, guettons derrière tous les murs, préfatigués à l'idée que nous n'allons rien découvrir de neuf ou de beau.
Parfois, plongé dans la vie active qui me donne, comme à tout le monde, une claire vision de moi-même, je sens m'effleurer cependant une étrange sensation de doute; je ne sais plus si j'existe, je sens que je pourrais être le rêve de quelqu'un d'autre; il me semble presque physiquement, que je pourrais être un personnage de roman se mouvant, au gré des longues vagues du style, dans la vérité toute faite d'un vaste récit.
J'ai remarqué, bien souvent, que certains personnages de roman prennent à nos yeux un relief que ne possèderont jamais nos amis ou nos connaissances, tous ceux qui nous parlent et nous écoutent, dans la vie réelle et bien visible. Et j'en viens à me demander si tout n'est pas, dans la totalité de ce monde, une série imbriquée de rêves et de romans, comme de petites boîtes placées dans d'autres boîtes encore.
Si je pense, tout me paraît absurde; si je sens, tout me pâraît étrange; si je veux, ce qui veut est quelque chose d'étranger au fond de moi. Chaque fois qu'une action se produit en moi, je m'aperçois que je n'ai pas été moi-même. Que tout est donc confus ! Voir vaut tellement mieux que penser, et lire tellement mieux qu'écrire !"
Et voir et écouter, surtout... tellement intéressant, dirais-je, pour ma part.
Me rendant au cimetière, par une journée d'automne splendide, j'ai croisé d'assez loin, les voyant marcher, main dans la main, un père et son fils - pas tout petit, devait avoir 10-11 ans. La voix du garçon : - Papa, dis-moi... en rentrant on pourra faire une bataille d'eau ?... Visage du père, yeux et bouche ouverts - éberlués et sceptiques. Un temps. - Une "bataille d'eau"?....... Le garçon : - Oui... tu sais bien... L'autre jour tu m'as dit que...
Je n'ai pas entendu la suite. Mais une promesse est une promesse. N'est-ce pas. Me suis dit. Tant pis pour toi, Papa...
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