Entre nous deux (39)
Mercredi
16 août 2000
Je réalise soudain - "aidée"
en cela par sa sœur, peu
"charitable", même si cela va mieux entre
elles - que celui avec lequel Mia parle en ce moment très souvent au téléphone est sans doute lui aussi un dealer et qu'il a les
flics aux trousses... Va-t-elle arrêter avec ça ? Maintenant, elle ne se déplace
plus qu'en taxi même pour aller de chez nous,
par exemple, jusqu'à la gare de Lyon...
Avec le
temps, je me suis mise à adopter, contre mon gré et pressée insidieusement par elle, un
point de vue sur tout ça, la drogue, son trafic,
l'argent, la délinquance... qui n'est pas du
tout le mien. Je m'adapte à leur morale à eux qui n'est pas la mienne. La "morale" du milieu, du
dealer, des immigrés, des exclus... Et quand je
lis ce qui s'écrit sur le sujet, dans le
domaine de la sociologie en cours (car la sociologie n'est pas une science
exacte ni n'a rien de stable) je ne trouve rien qui corresponde à ce que je suis en train de vivre, que des belles paroles
pour ceux qui voient les choses de loin avec toute leur bonne conscience de
gauche. Boris Cyrulnik, par exemple, dans son ouvrage, Un merveilleux malheur, au titre médiatique dont l'oxymore attire l’œil (je me l'achète), mais derrière lequel on ne découvre pas grand-chose qu'on ne sache déjà. "Vendre de la drogue
est considéré comme un crime par ceux qui sont socialisés, alors que c'est un comportement de sauvetage, de réparation ou de résilience même, pour ceux qui ont été socialement humiliés."
C'est moi
? ou ces propos frisent l'incohérence et une certaine forme de stupidité aveugle...
La "splendide drogue réparatrice", tant qu'on y est... L'oxymore est à manier avec précaution.
Jeudi 17
août
De la
maison de vacances, mon fils part avec sa sœur
aînée en train pour Paris. Nous les conduisons à la gare à 19h45.
Mon fils
s'en va. C'est lorsque je l'ai vu lire Libé, son duvet de moustache
naissant, que j'ai compris qu'il ne fallait plus le considérer comme un petit garçon à qui on ne laisse pas le choix de venir ou non en vacances
avec ses parents. Il a choisi de rentrer à Paris mais en m'en parlant,
en le suggérant, il en avait les larmes
aux yeux. Prendre une décision. Faire un choix.
Craindre d'avoir à regretter. De s'ennuyer
ailleurs que dans ce lieu qu'il quitte... Tout cela n'est pas simple à prendre comme décision, mais il l'a fait.
Lundi 4
septembre
Ma fille
aînée travaille (huit heures par jour, jusqu'en 2003!). Le père de notre cadette, toujours emmêlée dans l'imbroglio judiciaire et pénal où elle baigne depuis deux ans,
parle plus souvent avec elle de l'Affaire. Avocat, argent, argent à donner à l'avocat de Tariq (Me Ph. Herzog,
très médiatique... ) avant la date du jugement, afin qu'il fasse
"tout ce qu'il faut" pour le faire sortir. J'entends les mots au loin
murmurés entre père et fille dans la maison, leur nouveau petit secret à eux... Je n'essaie pas de tout comprendre. J'ai réussi à passer la main. Enfin ! Cela aura pris dix-huit mois. J'éprouve seulement une sorte de soulagement à ne plus être la seule à m'occuper de cette histoire, à savoir que François joue son rôle de père pour ces questions-là aussi, celles qu'on n'a pas imaginées, pas choisies, pas voulues... et une satisfaction (en
plus du soulagement) à entendre Mia appeler
"Papa" pour lui expliquer en détail les derniers éléments connus... Plus seulement moi, en
sourdine et toujours en cachette des autres... Chacun semble enfin occuper sa juste place.
Moi je soutiens (mentalement) la mère du garçon (depuis le tout début), notre fille soutient son
mec et va lui rendre visite régulièrement, et François essaie lui de comprendre
un peu les choses et propose de prêter de l'argent (le nerf de la
guerre en tout dossier) pour tâcher de le sortir de là (personnellement, oserais-je l'avouer, je me l'avoue à moi-même, je ne suis pas si pressée que ça... Qu'arrivera-t-il
ensuite ?), argent qu'il faudra, précise-t-il, qu'il rembourse
lui-même et non pas sa mère (il ne sait pas qu'ils font "caisse commune"
ces deux-là, que la mère est pas mal aussi impliquée dans les trafics du fils...).
Chacun
pourtant ayant son rôle à présent à peu près attribué, il me semble qu'on progresse. Qu'on a plus de chances
d'avancer un peu. Mais je reste assez pessimiste. Pour moi, il n' y a pas que l'affaire pénale et judiciaire. Ce n'est pas un jugement comme les autres.
Mercredi
13 septembre
Jour du
jugement pour Tariq. Le procureur a requis six ans. Ce qu'on lui reproche :
Alors
qu'il était filé (au moment des faits, il y a un an) sans qu'on ne l'ait
j'avais vu vendre, stocker, consommer, "en avoir sur lui", on a fini
par en déduire que c'était lui, le Boss...
Les
autres de la bande (dont il ne faisait plus partie) et qui ont été arrêtés avant lui car trouvés "en possession de substances illicites" ont des
peines beaucoup moins lourdes que lui (en partie aussi pour avoir "orienté" aimablement les recherches vers Tariq et l'avoir
"fait tomber"). [tout ce que je place entre guillemets c'est ce qui n'est pas mon vocabulaire à moi, il est emprunté à d'autres en ce moment, et je baigne malgré moi dans le même jus que ces autres] Bilan : 5 ans pour Ryos (stockeur), 4 ans pour Fouad
(vendeur) et 3 pour Mustapha (consommateur)... Heureusement, l'avocat par sa
plaidoirie a déstabilisé le tribunal (en demandant la relaxe pour tous, affirmant
que selon lui le véritable coupable n'était pas là...), ce qui a eu pour seul résultat de repousser le délibéré au 27 septembre...
Mia, qui
passait son permis pour la troisième fois aujourd'hui, l'a
encore raté... en empruntant un sens
interdit...
Mardi 19
septembre
Des
fleurs sont arrivées à la maison par Interflora,
un gros bouquet, mais ce n'était pas pour moi. J'ai cru un
instant qu'il pouvait s'agir d'un auteur, connu et voisin, et un peu ami, dans
la boîte à lettres duquel j'avais glissé
récemment un de mes manuscrits,
lui demandant s'il pouvait le lire. Et qu'il me dise si selon lui cela valait la
peine de lui faire faire "la tournée des éditeurs"... Notamment de l'envoyer au sien, Stock.
Rien à voir, donc. Les fleurs, c'est pour ma fille. Et je ne vois pas d'ailleurs pourquoi il
m'aurait fait parvenir une telle gerbe... Ce n'est pas son genre. Pas du tout. Et on
n'est plus dans l'autre millénaire, au début du dernier siècle... Des fois, je me fais
des idées, qui datent... je ne peux m'en empêcher.
Ce qu'il
y a c'est que je devais me trouver dans l'attente, dans l'espoir qu'il allait
se produire quelque chose de sympathique, d'agréable
en cette période plus que morose, et le
moindre coup de fil ou sonnette à l'interphone, me semblait être pour moi...
En fait, (je le relate parce que c'est amusant - pas plaisant, mais amusant -) le dimanche
suivant l'envoi des fleurs, le dit-auteur-connu, a remis le manuscrit dans ma
propre boîte (retour à l'envoyeur) et c'est François
qui l'y a trouvé en revenant de son footing,
ce que je ne voulais pas qu'il puisse se produire un jour... Mais si, c'est arrivé. Je ne souhaite pas en effet qu'il prenne part,
d'une manière ou d'une autre, à mes tentatives éditoriales qui se soldent le
plus souvent par des échecs, ni même qu'il en soit averti. On a sa fierté... Dans l'enveloppe contenant le manuscrit (celle où je l'avais mis moi-même, je l'ai reconnue) il y avait un mot de François Salvaing, l'accompagnant, qui disait qu'il venait
seulement de trouver le manuscrit, sortant de l'hôpital
où il était depuis une semaine, "pour sa vésicule". Il ne l'avait donc pas lu. Ne le lirait pas.
N'avait pas le temps. Fin de
l'histoire. Je devais affronter seule le réel de l'édition. Il me souhaitait bonne chance. Lui, d'ordinaire si
sympathique, si chaleureux - affectueux même avec moi on pourrait dire - prenait un ton glacial. La bile joue beaucoup sur l'humeur... Et
l'hospitalisation, aussi... Ça, je sais.
Jeudi 28 septembre
Mia obtient son permis, à la quatrième tentative. Son copain est "au trou" pour trois ans et demi. Elle va vouloir s'acheter une auto, j'en suis sûre, pour aller lui rendre visite en prison. Où qu'il soit. Donc, c'est bien ce que je disais, ce n'est pas fini. Les difficultés, les problèmes, les ennuis...

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