Entre nous (114)







Vendredi 30 août 1996  Vais chez Gallimard, à un RV avec Roger G.

J'apporte tous mes manuscrits (cinq) dans une petite sacoche de congrès médical bleue avec lettres blanches de groupe pharmaceutique... Je passe par le Palais Royal, la place du Carrousel, la galerie du Louvre. C'est chic, ici. Je marche en balançant la sacoche. Je me dis que je suis une jeune auteur qui va voir son futur éditeur, toute son œuvre au bout du bras... Il fait très beau. Paris est beau. La Seine aussi, quand je la traverse sur le pont pour passer de la rive droite à la rive gauche. Me penchant depuis la rambarde, je ne peux m'empêcher de penser aux Algériens qui ont été balancés par-dessus bord, en octobre 1961, et au Marocain que des fichus racistes de merde y ont poussé le 1er mai dernier... Il y a toujours une ombre, un mauvais souvenir, un drame qui plane sur la ville.
Roger est très gentil. Accueillant, timide et pourtant volubile. Je ne sais pas s'il sera mon éditeur, c'est trop tôt pour le dire, mais il devient mon ami.  

Samedi 31 août

Bien qu'avec ma fille nous l'avons achetée grande, sur les quais de la Mégisserie, la volière dans laquelle on a placé le chardonneret ne remplace pas l'espace de la chambre où auparavant, depuis trois ans, il évoluait. Il est tout de même en prison. Ça me rend triste, même si nous le sortons tous les jours ou presque et qu'il peut alors venir se poser sur nous et voler "en grand".
Comme ce jour-là nous avions aussi acheté un aquarium avec filtre pour y mettre des poissons, je me dis qu'il faut que je prenne garde de ne plus être esclave de la maison, et de tous ses habitants... Attention, danger ! C'est une promesse que je me fais, mais ça n'en prend hélas pas le chemin... Je suis prisonnière, comme l'oiseau. Pas de grand changement dans le domaine.

Mardi 3 sept. Rentrée scolaire pour tout le monde.

Mon fils a une bonne maîtresse. Juste ce qu'il faut pour cette année, où il risque d'être pris ailleurs, et pendant des mois, par l'intervention chirurgicale et la rééducation... Elle n'a pas l'air excitée sur "les devoirs". Pas de piscine, pas de rollers, pas de classe verte. Parfait.
L'après-midi, avec Serge, nous tentons de faire notre rentrée ping-pong, mais les tables sont prises par les collégiens qui n'ont fait qu'une prérentrée le matin et qui, déjà libérés, ont bien l'intention de se défouler, en tâtant de la raquette qu'ils n'ont pas oublié d'emporter dans leur Eastpak noir dont on les voit se défaire en le laissant glisser négligemment de leurs épaules, et fourrer sous la table en ciment, l'y poussant du pied... Nous allons donc à la coulée verte ("promenade plantée"), dans le 12ème, pour remplacer cette impossible "partie des retrouvailles", en 10/21 (dommage je m'étais entraînée tout l'été...). À un moment, alors que nous marchons tranquillement sur un chemin balisé, il me demande de lui donner la main, "pour faire comme sur le panneau" signalant que nous sommes sur une allée piétonne. Un adulte, tenant un enfant par la main...

Mercredi 4 sept. Tapissé entièrement et seule le bureau de 9h à 19h (par moment, juchée sur l'escabeau, je dois appeler au secours mon garçon, pour qu'il me tende le balai ou autre manche afin de faire tenir le lai de papier encollé, en hauteur). Me suis arrêtée seulement deux fois, pour manger. À minuit, je suis morte. Non, même pas. Je suis plus mal que morte. Je sens que j'ai puisé dans mes dernières réserves d'énergie. Tout mon corps brûle de fatigue et mon esprit est agité. Je ne trouve pas le sommeil.

Jeudi 5 sept.  Je m'attelle aux découpes du papier peint, dès 9h.  À midi, terminé ! Mais j'ai mal à la tête à présent. Après-midi ping-pong et massage par Serge de mes points douloureux sur un banc, dans le bois (- Où as-tu mal ? - Dos et crâne.). Ses massages sont très efficaces. Comme je suis heureuse de le retrouver ! Que ferais-je (je me le demande, paupières closes, humant l'air tiède de fin d'été) sans lui ?
Lui, le lui en question, est très soucieux et crevé. Non, il dit, dans l'autre sens : je suis très crevé, et soucieux... Il est allé rendre le téléphone de sa mère, et cela le fait souffrir. Plus de communication avec elle. Fini ! Je me souviens que lorsqu'elle l'appelait, il devait crier dans le combiné pour se faire comprendre. Cela l'énervait beaucoup et il n'était pas aimable avec elle. Du tout. Plein d'impatience et de rage, presque. Maintenant, il la pleure.
Ne pas se fier aux apparences, comme toujours...

Vendredi 6 sept. Passage au café du Lac avec Serge. On y parle de sa mère et du deuil.

Je lui dis qu'il ne l'a pas suffisamment vécu. Qu'il a refermé la porte trop rapidement. Il ne comprend pas. Il s'entête à ne s'arrêter qu'aux seuls énements. À se fixer sur eux. Pourquoi est-elle morte ? Qu'a-t-il fait, ou pas fait, pour que cela arrive ? Puis on va jouer au ping-pong. La première partie est bonne (enlevée, même !); à la deuxième, il jette l'éponge (6/21). Il a un énorme coup de pompe. Nous rentrons doucement. Très doucement.








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