ciseaux de la critique



Je me réveille à 6 heures, après un rêve agréable (plus qu’agréable, totalement « relaxant »).
En fait, une fois de plus je le découvre (s’il faut donner quelque importance à ses rêves), j’adore (toujours) flirter… Là, c’était avec un gars (30-40) qui ressemblait à Richard Berry (jeune et beaucoup plus… comment dire… « simple » = pas amoureux de lui-même). J’étais dans un mobile-home, avec conjoint et de temps en temps un gosse, dans un lieu touristique (site avec des fortifications tout autour et des « points de vue » à tire-larigot) et je m’emmerdais. Faisais pas mal de balades seule. Une soirée (ou aprem) se tenait une réunion des gens du camping, à une grande tablée, et je me trouvais à côté du gars. Je m’ennuyais ferme. Petit à petit on échangeait des remarques en se rapprochant sur le banc de plus en plus, et en riant. A la fin de l’assemblée, il me propose d’aller faire un tour sur le site, étant du coin il désirait me montrer des choses que je n’avais peut-être pas vues. J’avais tout vu mais il me prenait par la main, par la taille ou m’entourait de son bras les épaules et ça, oui, cela faisait longtemps que je n’avais pas senti. On babillait tout en marchant. A un moment il me dit que sa compagne (« Emma », de son nom) n’était pas venue ce soir car elle avait des hémorroïdes et travaillait à l’hôpital le soir comme infirmière. Il n’avait pas beaucoup de conversation mais je m’en foutais royalement. Il se plaisait en ma présence, me touchait en parlant. Il était bavard et tactile (je pensais : tout ce qui me manque, à moi). Je faisais semblant de m’intéresser. Mon corps de détendait. Ma tête se lavait de toutes choses sérieuses. C’est alors qu’il demande : A quelle heure tu dois rentrer ? – N’importe. Pas d’heure, je dis. – Mais tes filles vont trouver ça bizarre, non ? que tu rentres pas…
– Ah ah. Mes filles… Mais elles ont ton âge et sont mères de famille… Qu’est-ce que tu crois. Elles sont dans un autre mobile-home et ont bien d’autres choses à faire que de…

Il a souri, s’est approché et m’a prise dans ses bras.
La nuit pouvait commencer.
Et moi… CONNEMENT… je me suis réveillée.
MAIS POURQUOI ?

Ce qu’une femme attend avant tout d’un homme, c’est de le voir affronter sa propre blessure. Qu’il devienne son propre guérisseur sans compter sur nous et sans attendre que la femme joue pour lui le rôle d’un analgésique. Ce devrait être ainsi que fonctionne la relation amoureuse. Chaque partenaire transformant l’autre, la force et le pouvoir de chacun désenchevêtrés – partagés. Chacun offrant à l’autre des rythmes et des émotions plus amples, plus généreuses que celles qu’il a l’habitude de croiser. Plus complexes, aussi. Qui sait où cela les mène ? Nulle part. Ce que l’on sait, c’est que l’on sent, et chacun sait aussi qu’il sera alors nourri jusqu’à la fin de ses jours. Les cicatrices sont effacées. Aucun souvenir de ce que nous étions hier ne demeure. Avec la confiance de l’esprit, sans attentes particulières ni ruse, on devient innocent (« celui qui ne sait rien ») c’est-à-dire exempt de toute blessure, physique ou morale. D’une innocence vigilante qui n’est pas du domaine de l’effort. Il s’agit de rester bien tranquille, pour que l’esprit vous trouve. Quand ce sera fait, ne bougez plus. Attendez calmement de voir ce qui va arriver.
L’innocence se régénère dans le sommeil. « Bain du labeur douloureux, baume des âmes blessées, second service de la grande nature, aliment suprême du banquet de la vie ! » (Macbeth).
Le sommeil signifie inconscience, création et renouveau. Il est symbole de renaissance. Les âmes s’endorment, cependant qu’une transformation d’une certaine durée a lieu, car nous sommes re-créés, renouvelés par lui. En lui, notre implication est totale – si l’on sait se laisser porter. C’est une implication intellectuelle, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Elle représente la volonté d’échapper, par tous les moyens, à un ordre aliéné mais qui peut être si fortement structuré et intégré que sa simple contestation ou sa fuite hors de lui risque, même si nous ne le voulons pas (= "inconsciemment") d’être encore une fois mises à son service.

L’autogestion (marcusienne) de soi-même nécessite de se tenir en dehors de tout processus productif. Chacun (s’il le souhaite) devrait se donner pour tâche d’acquérir un autre savoir que celui qui lui a été fourni, en se mettant au contact d’une activité qui n’a pas trait à l’enseignement, et ceci afin de continuer de s’armer de la critique intellectuelle sans "désarmer", ce qui finit généralement, à un moment ou un autre de l’existence, par se produire… C’est l’action elle-même, pas les études, ou l’étude en soi, ni même les seules lectures, qui reste le principal moyen pour se mobiliser dans cette dualité politique d’une insoumission contre l’ordre existant et celle, plus proprement culturelle, qu’est son retour au domaine privé.
Ce qui se fane et ce qui éclot à ce moment-là peuvent tout aussi bien s’écrire ensemble. Il n’y a pas une rupture à tous points de vue mais plutôt, comme résultat, une façon de nourrir en nous certaine ambivalence (mot qui n’a pas bonne presse, en psychologie dite personnelle) et celle-ci est accompagnée d’une duplicité du toujours-neuf et à-jamais-vieux qui opèrent en nous. C’est cette dualité qui est politique, de la même façon qu’on a pu dire un temps que le moteur de la lutte des classes ne tenait pas tant que ça à l’opposition structurale capital/travail, mais à celle vivante capital/ouvriers…

7- Peut-être, me dis-je, j’appartiens ou je fais partie d’autre chose ou d’autres éléments dont je ne connais ni la nature ni la force. Ou bien je suis seulement intégrée en surface et mon âme a sauté la barrière et se trouve déjà à des milliers de kilomètres de là. Je ne sais pas. En tout cas règne en moi le motif de l’inhabituel et du dépossédé. Je dois tenir bon jusqu’à, s’ils existent, trouver mes semblables. Ceux avec lesquels partager (peut-être) une vérité essentielle à tout développement de son être et sans laquelle il ne nous est pas permis de progresser ni de s’épanouir véritablement tant qu’on ne l’a pas intégrée.

Comment se fait-il que je me sente aujourd’hui réellement libérée alors que rien ou pas grand-chose n’a changé dans ma situation ? J’imagine ou j’ai cru imaginer que c’était, après un long labeur qui a pris des années, du fait d’avoir réussi à m’extraire du joug, celui conjugal et sexuel, installé dans le cadre de la famille. Je pense cela. Les enfants sont partis – les petits-enfants, qui étaient leurs effigies, présents à mes côtés et requérant beaucoup d’attention et de travail, ont grandi – et de plus ou moins longues plages de disponibilité physique, mentale et intellectuelle m’ont permis de m’intéresser un peu plus à moi et au monde. Après, ce n’est pas le tout, il faut aussi parvenir à faire entendre à l’autre que les choses ont réellement changé... Qu’on a changé en profondeur, pas seulement qu’on a un peu plus de temps libre dont on pourrait éventuellement faire profiter les autres autour de nous, mais que les conditions et la personne elle-même ne sont plus les mêmes.
Leçon à faire retenir : ce n’est pas d’une nouvelle revendication, en termes de maîtrise de son temps retrouvée, ni de refus de tout contrôle par une instance extérieure à soi dont il s’agit, mais bien d’insubordination complète mûrement réfléchie. Tout y passe et tout va y passer. C’est de désaffection vis-à-vis d’un certain type de travail, sans médiation ou discussion, dont il est question. Les aspirations existentielles ont été, et en profondeur, modifiées. Elles sont politiques et ont pour horizon une condition qu’on pourrait dire « ouvrière » dont la perspective est celle de se libérer dans un travail choisi qui n’est pas lié à l’existence quotidienne des besoins des uns et des autres et de soi-même, mais à celui de l’approfondissement de ses propres désirs (nous sommes si nombreux à leur prêter moins d’attention qu’à notre travail qu’on ne devrait pas avoir à s’étonner qu’ils travaillent contre nous) et cette attention - nouvelle - se traduit par une organisation du temps qui n’attend rien de l’autre et de son pouvoir minant, déstabilisant, usé jusqu’à la corde, et par la volonté aussi d’entreprendre tout autant que de se laisser aller, sans attendre de vivre mieux, autrement ou "ailleurs"… et avec quelqu’un d’autre.
Un souci existentiel nouveau et plus léger que tous les autres fait sa place : celui de l’autonomie. Dont l’horizon, cette fois, est une qualité de vie qui n’est pas imposée (socialement ou culturellement : celle-ci, vous l’avez remarqué, réclame toujours du fric, essentiellement, et à part ça aucune ou presque aucune réflexion) et qui peut prendre forme (parfois) sur fond de "retour" à la nature (méfions-nous-en aussi, dans une autre perspective critique…) et se présenter sous les traits d’un type de refus beaucoup plus ancien qu’on a tu longtemps mais qui parvient à se faufiler à présent dans le vécu, et notre discours sur celui-ci : le refus in fine de l’intégration sociale et surtout le refus d’"arriver". A quoi ? on ne veut même pas en entendre parler. Arriver n’a jamais eu l’air de rendre quelqu’un heureux, ni même, en sa version atténuée, simplement "content" – à part de soi-même peut-être…
La dépendance et la subordination, de quelle façon s’installent-elles ? En effectuant une réelle et profonde distinction entre les moyens pour produire et ce qui s’apparente à la recherche du résultat à obtenir, permettant alors le contrôle d’une instance supérieure ou en tout cas autre que nous-même, qui œuvrons. Alors qu'il est fait de ce contrôle une fonction séparée – puissance étrangère qui n’est pas nous, l’instance extérieure se tient largement au-dehors et exige de soi soumission.
Par ailleurs, sans nul doute vaut-il mieux le savoir, il est illusoire de compter sur une évolution spontanée des choses ou bien d’avoir recours à un quelconque échange ou système de paroles et explications partagées afin de tenter d’éliminer progressivement le travail non qualifié, non choisi et répétitif, au profit d’un travail qui serait de plus en plus intellectualisé "dans l’esprit" avancé (ne plus être seulement une bête de somme) et donc potentiellement favorable à l’épanouissement, la création, tout ça… Ce souci d’acquérir un pouvoir sur les choses est au moins aussi déterminant et écrasant que le souci de productivité, qui n’a rien de joliment créatif. Le travail, c’est le travail, et ça reste un travail. Même jusqu'à aller à la parcellisation et la possible subdivision des tâches, l’aliénation dans le travail subsiste, car il n’a pas pour vocation d’agrandir qui le fait, mais de le contrôler en l’asservissant à sa besogne.




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