A vif ou barricadée
Samedi 13 mai, minuit
Je fais ce qu'il se doit ; fais ce qu'il faut pour que sa compagnie reste un moment d'à propos.
En quel honneur il me répondrait?
De quel droit me poserait-il des questions?
Tout est faux. et en même temps, tout est authentique. Mais on ne peut pas non plus décoller nos pieds du sol.
Cette illumination au fond n'est peut-être qu'une sombre machination.
...
Je trouve ces lambeaux de phrases au matin, écrits (au crayon de papier) sur une feuille volante (hors carnet) à côté de mon lit. C'est bien mon écriture (un peu déformée mais la reconnais). C'est sans doute moi qui ai gribouillé ces mots. Pas de doute là-dessus. Mais quel "moi" ?...
Je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. Je me souviens (vaguement) moi qui n'écris jamais le soir m'être sentie tomber de sommeil, avoir éteint, puis obligée de rallumer quelques minutes après et par trois fois pour noter (en râlant contre moi-même) ces bouts de phrases sans queue ni tête qui sortaient de moi sans que je le veuille.
A quoi est-ce que je jouais ? Quel tour avait entrepris de me jouer mon cerveau tandis que je n'aspirais qu'à une chose : dormir ?
Pourquoi n'étais-je pas aux commandes, pour empêcher mon buste de se redresser, mon bras de se tendre pour rallumer la lampe, ma main de chausser les lunettes puis de prendre le crayon, le premier à sa portée, pour noter sur un papier qui traînait sur la tablette des bribes de pensées qui ne faisaient que passer, dont je n'avais strictement rien à faire et qui pourtant parlaient si forts et si nettement en moi sans que je ne puisse rien faire pour les faire taire? Pourquoi n'étais-je plus maître à bord ?
S'agit-il d'une transformation continue - transmutation jamais acquise totalement, mais en moi combat permanent, le langage devenant comme l'assemblage d'un corps et d'un vêtement (plus ou moins dénudé), à vif ou barricadé ?
On dit qu'écrire serait s'affronter de tout son corps à la pudeur environnante, regarder en face tout cela qu'on ne devrait pouvoir se dire qu'en l'absence de proches, ou même, au-delà, après leur mort, si on est soi-même encore là. Dans cet après délivré de leur regard qui nous pousse à être enfin soi. Rien que soi-même. Entre pudeur et impudeur, se donner de nouveaux défis. Voir jusqu'où l'on peut aller lorsque la barrière est levée. Payer de sa personne en laissant le corps-écrivain poser nu, mais sans se dépeindre.
Possible. Possible que le combat de celui qui écrit ne soit qu'une lutte en lui ou en elle entre (sa) pudeur et (son) impudeur. Mais quand depuis très très longtemps on n'a plus honte des choses mêmes, il reste qu'on peut encore avoir honte des mots. De certains mots. Ceux-là et cette honte, qu'ils vous collent à la peau et vous filent des rougeurs, sont plus difficiles encore à rayer à l'intérieur de soi. Sans la rougeur et l'émotion d'écrire, quand tout est froid et sec, comme détaché, plus d'écriture !
Alors seul écrit celui qui n'aurait pas de pudeur, mais se dénude-t-on vraiment lorsque l'on "fait des phrases" ?
La réponse (dans le livre en tout cas) est la suivante : "La pudeur en littérature, ce n'est pas la pudeur telle qu'on se la représente dans la vie. C'est une pudeur extravertie où la pulsion de dire l'intime n'est pas nécessairement exhibitionnisme. C'est l'accession possible (jamais acquise) à une sorte de savoir-dire, le salut espéré d'un ne-plus-avoir-à-rougir-de-rien, au prix, parfois, d'une surexposition de soi.
L'écrivain voudrait disparaître. Mais tout l'expose, tout tend à annihiler son désir de clandestinité : par le geste qui le conduit d'abord vers un éditeur, comme par celui qui le fait apparaître aux étals de librairie et le propulse auprès de lecteurs inconnus. La publication est en elle-même une exhibition.
Au bout du compte, ce qui semble au lecteur se noyer dans l'océan des choses anodines, cela a pu être, pour moi, l'auteur, dans le moment de l'écriture, la plus intime des confidences." (La honte, J-P Martin)
La honte serait un déséquilibre entre le désir d'assimilation et la pulsion de singularité. Mais il se trouve que la singularité a besoin d'obstacles : contre quoi se dresserait-elle, sinon contre le conformisme alentour? Il arrive qu'une singularité se forge là où précisément on a cherché (soi-même) à l'effacer. La honte - dévorante, latente ou récurrente - peut devenir jouissance et joie à celui qui a le pouvoir et la maîtrise des mots. Quelque chose m'incombe. Etre, c'est continuer d'être; et créer, c'est faire être, autrement dit c'est faire exister la créature au moins un peu plus d'un instant; la création n'est créatrice que si la créature de cette création est viable et si l'existence créée continue d'exister au-delà du moment où elle voit le jour; faute de quoi, l'existant mort-né étant un simple avorton inviable, il n'y a pas de création.
Le trouble éprouvé en écrivant ou créant quelle que soit la création devient alors fondateur parce qu'il installe un décalage et donne un (certain) pouvoir sur soi.
Mais celui qui cherche à cacher un défaut ne fait que s'y soumettre. Quelle est cette faute que nous traînons, cette honte cachée qui nous entraîne ?
Gombrowitz l'appelle, lui, le "crétin", et dans son Journal, il rapporte : "Vendredi. Hier, jeudi, le "crétin" s'est remis à me lanciner et il l'a fait puissamment toute la journée. Peut-être vaudrait-il mieux le taire... mais non, pas de double jeu dans ce Journal.
Pour nous il ne s'agit plus aujourd'hui de nous maintenir dans l'héritage légué par les générations mais bien d'arriver en nous-mêmes à le vaincre.
La crainte de notre féminité rend nos décisions rigides et les fait se retourner contre nous; nous sommes affligés de maladresse, comme ces gens qui craignent de ne pas être à la hauteur de leurs postulats, c'est avec excès que nous "voulons être" exactement tels et non pas autres, ce qui fait que, finalement, nous "sommes" trop peu.
Bon. Mais qu'est-ce que le talent? S'il est des faibles d'esprit pour se figurer qu'un écrivain est un type qui passe le plus clair de son temps aux terrasses des cafés et qui écrit de temps à autre quelque roman plus ou moins réussi, il est grand temps qu'ils révisent leur croyance."
[ça me fait penser qu'il y a deux jours mon chirurgien dentiste me demandant ce que je "faisais dans la vie" et à qui je répondais sobrement j'écris (toujours l'hésitation à dire "auteur" ou "écrivain")... que j'avais publié quelques livres... s'est exclamé - Ah bien ! Je vais chercher si je trouve vos livres (la main sur la souris de l'ordinateur, devant lui)... Vous avez un "nom de scène" ?... (sourire, dentition parfaite) - Euh... non, c'est le même que celui que vous avez sous les yeux, celui de la Sécurité sociale... - OK. Mais vous faites que ça, écrire, ou bien ?... - C'est déjà pas mal, je trouve, j'ai répondu. Puis, on est passé aux choses sérieuses. Le fauteuil de dentiste... où tu peux plus t'exprimer - gueule ouverte comme un poisson mort]
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