attention, travaux en cours



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Qu’est-ce donc que "l’expérience du vécu" ? Celle qui conduit – un jour lointain – au retour possible de l’autonomie. Nous n’en savons pas tellement sur elle, nous contentant de la "capitaliser" en nous-mêmes sans chercher à l’analyser ni la décomposer en ses différents éléments. Elle "part" pourtant de notre corps… C’est lui qui vit les choses, pas un système ou des instances qui lui seraient supérieures et qui le feraient pour nous, à notre place. À part le fait que nous soyons (involontairement) imbriqués dans la société qui nous enjoint et nous oblige d’une manière ou d’une autre (et il y a mille façons !) à accepter que le travail soit pour nous le seul moyen de satisfaire à nos besoins ce qui nous plonge inévitablement dans un rôle de consommateur absolu entretenu et exalté par la publicité en tous genres, c’est à nous et à nous seuls d’essayer de renouer avec notre individualité propre en nous extrayant tant bien que mal de l’atomisation sociale qui nous a renvoyés vers une sorte d’hédonisme facile, "utile" au système, et nous a ainsi parqués dans le narcissisme contemporain qui lui est associé et que nous connaissons.

Cela revient à s’extraire des comportements habituels. Mais comment ?
À leur uniformisation généralisée ont succédé des modes de consommation de toutes sortes et celle-ci est venue à temps consacrer, dans une absence de sens aberrante, l’affermissement de l’individualisme comme on dit « à tous crins ».

On court après la différence… Par quel moyen échapper à un tel renfermement dans des individualités à jamais séparées ? En a-t-on seulement l’envie et la possibilité ? Certains s’y essaient et s’y lancent en créant des réseaux d’entraide et d’échange, en pratiquant aussi l’auto-création pour se "retrouver soi-même", et en s’inventant avec d’autres des intérêts ou « centres » d’intérêt, qu’on appelle communs… Mais pour sortir de l’enfermement individualiste auquel nous sommes tenus et qui est loin d’être la jouissance un peu béate des biens qu’on nous propose et auxquels on se croit pouvoir accéder en tant que personne libre de ses choix, il faudrait au contraire pouvoir « se recentrer » un peu en étant à l’affut  des réappropriations et subvertissements possibles du moindre usage a priori convenu, afin de s’assurer de notre propre puissance à vivre.
Ainsi, alors seulement nous placer en mesure de retrouver le véritable sujet de notre autonomie.

Le sujet n’est pas une abstraction philosophique. Il existe en chair, et en os. Et c’est seulement à partir de l’individu que pourra prendre forme la résistance à l’individualisme, aussi paradoxal que cela puisse paraître. La sphère de souveraineté individuelle en effet n’est pas celle seulement privée, comme on veut nous le faire croire. Elle n’est pas fondée sur de simples accès à la consommation "immédiate et libre" (ni même réduite au repos-assouvissement de certains besoins et désirs) et pas plus elle ne repose sur des activités de divertissement et de récréation uniquement, mais elle est plus profondément établie sur des activités sans but économique particulier, sur lesquelles elle peut s’enraciner et se déployer, et qui trouvent leurs finalités en elles-mêmes. Elle a donc trait à la création de valeurs d’usage sans valeur marchande, que nulle part en dehors de nous-mêmes nous ne pourrions produire car elles ne sont, en tout état de cause et la plupart du temps, guère "rentables" pour la société.
C’est ainsi, par ce canal, que l’on a quelque chance d’échapper au système et de se voir rendu son propre moi. Car ce n’est pas la fermeture sur soi qui caractérise en premier l’individualité, mais l’ouverture à de multiples déploiements et dépliements de soi.

Dans les années 80 et même plus tôt (cinq), nous avons été témoins de la crise que traversaient chacun des grands systèmes d’interprétation et d’action, tous totalisants et/ou totalitaires… Certains ont pu percevoir en elle, en même temps et en arrière-plan encore pour le moment cachée, une autre visée plus ou moins proche, celle du reflux des mouvements sociaux venu amorcer un certain retour du sujet.
Une mise au point encore approximative a commencé alors de se faire jour à propos de la notion même de liberté, reliant de façon indissociable toutes les formes que cette notion peut prendre à l’individu en partie seul, mais aussi à ce qu’il devient quand « liberté » rime avec « créativité » et que cette liberté nouvellement acquise réussit à « produire de la relation sans cesse réinventée » en reliant les individus entre eux et à leur groupe, alors que trop souvent, jusque-là, on avait eu recours pour la traduire et la commenter au schème (marxiste) à présent dépassé de "la communauté" (quand on l’associe toujours à quelque chose qui lui est extérieur, communauté dedes…), la maintenant loin du principe existentialiste qui, lui, place au cœur de la libération le sujet individuel, et (à peu près) rien d’autre…

Si l’autonomie, pour les penseurs non-existentialistes, pendant longtemps ne fut pas une valeur de grande importance, c’est qu’ils avaient à son endroit quelque réserve compte tenu que c’était pour eux illusion que de croire qu’on pouvait s’en tirer tout seul, ce qui avait en plus l’inconvénient d’empêcher de s’unir aux autres et de se mettre qui plus est hors d’une "classe" (à l’époque le prolétariat), dûment définie, et que l’on croyait être la seule en mesure de chasser celle dite "bourgeoise"

Et pourtant, le désir d’autonomie réelle à travers le sujet pensant et existant s’est peu à peu assuré de son bien-fondé en se basant sur des exigences spécifiquement existentielles, et non pas politiques. On ne pouvait plus se contenter d’être le ou la militante docile, « pour se trouver soi », c’est-à-dire en restant avant tout celle ou celui qui avait pour tâche de refouler sa propre subjectivité pour – comme l’a si remarquablement écrit André Gorz – « devenir la pensée objective de la classe se pensant en lui [ou en elle] : raideur, dogmatisme, matérialisme, langue de bois et passion autoritaire [étant] les qualités inhérentes à cette pensée qui se veut sans sujet. »
C’est donc au moyen de la fétichisation du travail par lequel toute une classe est censée s’objectiver et se substantifier, aboutissant au schéma connu qui fait de la valeur-travail-économique une valeur qui soit aussi "éthique", que l'on se voyait enjoint de s’investir totalement dans "son travail" et de le confondre avec ses propres buts et objectifs personnels. Et cette injonction permanente a pu créer une morale conduisant à ne vivre que pour lui : le travail. Par "amour de lui", et si possible, "bien fait", alors que celui-ci a pour effet de dépersonnaliser celui qui s’attache à le rendre "noble" à toute force… quand il pourrait l’être en concevant les choses différemment et s'imaginant tout repenser à son endroit.
Où l’on voit s’écrire et se dessiner la morale du "sacrifice de soi" (sur laquelle droite et gauche se confondent en se retrouvant…) bien loin du "libre épanouissement de l’individu"

Si l’on fait un bref retour sur ceux des philosophes qui ont pensé le Monde vécu, et pas celui qu’il nous a été imposé de voir, on constate que le monde tel qu’il est vécu et le vécu du monde ne sont pas tout à fait identiques et superposables. Ils ne fonctionnent pas de la même façon.
Ce qu’on désignait à l’aide du terme de "la modernité" présuppose qu’on la voie comme un mouvement, réel ou supposé, d’émancipation. Pour y participer en tant que sujet, il vaut mieux être capable de résister à la socialisation oppressante telle qu’elle nous est imposée, et savoir résister également aux principes installés par le vieux monde qui tient à garder certains de ses atouts et privilèges… « Monde vécu et sujet » font ainsi figure de problématique de la plus haute importance afin d’appréhender la nature et les potentialités d’un nouveau sujet émergent possible.

Pour le philosophe des sciences sociales Jürgen Habermas, le lieu de la dissidence correspond au "monde vécu" et celui-ci doit être écarté des appareils (marchand ou étatique) qui ont fâcheuse tendance à le coloniser, alors que, de l’avis de Gorz, c’est l’appréciation elle-même de ce monde vécu qui fait problème.
« Pour qu’un tel concept de monde vécu ait un potentiel critique vis-à-vis du système, il faut au moins qu’il soit le vécu du monde. Donc impossible de partir uniquement de l’individu socialement constitué. La question qui demeure est pour Gorz celle-ci : comment un sujet se vit-il et vit-il sa détermination fonctionnelle ? Mais pour se le demander, encore faut-il qu’existe un sujet et que celui-ci ne soit pas un produit du fonctionnement de la société et de ses appareils – nombreux – de socialisation… Y aurait-il un sujet autonome dans ce monde vécu ? (selon Habermas, non), c’est la question à laquelle nous renvoie André Gorz.

La réponse qu’il va apporter (à la suite de Husserl, Merleau-Ponty, Horkheimer-Adorno) est que l’individu a un corps et que le vécu du monde passe par ce corps, que le monde fait violence au corps et que cette violence subie n’est supportée que si une autre plus forte qu’elle saura canaliser son refus violent vers ce qu’il appelle "des boucs émissaires et des fantasmes", c’est-à-dire toutes sortes d’éléments savamment mis en place contraignant les individus et dont l’industrie culturelle use avec adresse.

Nous passons alors d’une notion à une autre : du monde tel qu’il est vécu en rapport au vécu du monde, à l’expérience vécue commençant par celle de son propre corps… Mais alors ? Si le concept de "monde vécu" est insuffisant ou trop abstrait, comme il a été reproché à Husserl, peut-on se reporter sur celui, plus riche et plus mouvant (moins "statufié") selon Habermas, de l’expérience telle qu’elle est "simplement" vécue pour autant qu’elle est celle qui pourrait donner sens à la vie mais dont le sens se trouve être assez généralement évacué au profit d’un ensemble d’acquis intangibles auquel nous le réduisons : un « monde vécu », certes, et tel que l’entendait Husserl, mais qui aurait la capacité à se désigner lui-même en tant qu’il se dévoile à notre expérience intuitive et a pour rôle d’établir "le sol de nos évidences" ?… Corrélat cependant d’un tel concept de l’expérience vécue, c’est que tout en s’appuyant sur celle-ci il reste en mesure de mettre à l’épreuve du doute "les évidences" qu’elle fournit, certitudes fragiles et incomplète « par principe ». Le monde vécu devient ainsi chez Habermas l’ensemble de toutes les réalités qui nous sont familières et constituent notre monde… C’est-à-dire un support dans lesquelles s’enracinent notre compréhension intuitive, ce milieu où sont installées nos habitudes, nos savoirs et savoir-faire, acquis et ceux transmis, tout aussi bien que "la tradition" dont nous sommes les héritiers involontaires et enfin nos schémas accumulés de notre propre interprétation du monde qui nous entoure…
Vu et perçu de la sorte, le "monde vécu" tend à se confondre avec l’univers des conduites adoptées, conceptions reçues des autres, croyances épousées qui ne sont pas nôtres et qui, dans une société donnée, semblent "aller de soi" et en réalité ne sont que socialement conformes et identifiées comme telles. Un monde sur lequel il est impossible de dire quoi que ce soit attenant à son goût propre et sa qualité intrinsèque à partir de ce que l’on vit en lui et pour lui, ce qui le rend inaccessible à toute critique sur le mode du seul "vécu" de chacun (ce qui est là le point de divergence entre Habermas et Gorz). Ce dernier a en effet épinglé comme "une dérive seconde" (« sociologisante ») le fait que ce monde-là vécu, outre qu’il s’arrête à ce qui est accessible à tous, nous renvoie sans cesse à ce qui est familier, connu de tout le monde et dans lequel nous pouvons nous sentir « bien chez soi », ce qui ferme beaucoup d’autres espaces publics partagés, univers élargis et conceptions plus étendues et nous laisse en un monde replié sur lui-même en lequel on s’oriente, communique et s’entend avec les autres sur la seule base d’une complicité spontanée et de conduites assez élémentaires.                         
      

 

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