L'infinie vitalité
7h. Très long rêve où
j’avais perdu mon sac avec mon téléphone, carte bleue et clés… et perdu aussi
« mon identité ». Je demandais de l’aide à des personnes croisées qui
faisaient semblant un instant de s’intéresser puis très vite se détournaient.
Et reprenaient leur chemin.
Cette même année, je fus conduite à découvrir que le chemin,
au fond en de nombreux points pris au hasard au cours de mon existence, allait
devenir irréversible. Le portillon était en train de se fermer derrière moi.
J’entrais dans l’âge où il y a bien peu de chance que l’on puisse se
recommencer. Celui où l’on n’entreprend plus qu’une chose, celle d’avoir à
vieillir correctement et où il nous faut accepter (le faut-il vraiment ?)
d’occuper une place dans la société qui vous est "naturellement"
octroyée. L’âge social domine si exclusivement la plupart de nos préoccupations
qu’on ne soupçonne même pas ou à peine et avec difficulté qu’il puisse y avoir
aussi un âge physiologique : une maturation, suivie d’un épanouissement,
puis d’une usure sensible de l’organisme – et pour finir le temps vient d’un
déclin sournois mais bien réel.
Ce sont choses dont on évite de parler, et
même, pour soi, d’y penser. Pas le sujet.
C’est quoi cette affaire ? Et la négation sociale pour un ensemble de
raisons de la maturation de l’organisme est largement nécessaire aux sociétés
capitalistes.
L’adolescent(e) puis le jeune adulte ainsi que celui, confirmé, ou
qui l’est devenu, doit lutter sans même en avoir conscience pour se reconquérir
lui-même à partir de cette aliénation première et progressive de vie affective
et corporelle : déjà, il lui faut apprendre que l’on ne devient pas adulte
par la seule vertu de l’âge, ni par un simple développement du soi naturel. Par
la maturation organique, chaque individu en vérité pourrait être "adulte",
mais faute de maturation sociale, il est le plus souvent maintenu sous tutelle.
Et il le restera parfois jusqu’à la fin.
Combien de constructions secrètes, combien de feuilles de
papier noircies, de cahiers d’écolier remplis avec soin ou grande lassitude, de
feuillets perforés aux classeurs du collégien puis du lycéen et de prises de notes à
la fac ou au bureau et à l’entreprise, aura-t-il donc fallu pour faire de soi
une réalité impondérable qui n’a d’objectivité que pour soi seul et constitue
donc en propre la négativité de toute objectivité sociale ?
Un jour nous finissons par nous apercevoir que notre sens de l’âme a mystérieusement
disparu ; plus, qu’il a été caché quelque part, mais par qui ? Par
nous-même ? Et l’on avance ainsi dans une sorte de brouillard à la brume
pénétrante. On sait très bien que l’on a dû laisser tomber plus que
soi-même : son art, et le plus souvent pour des raisons qui ne sont guère que
concrètes et matérielles. On commence juste de réaliser que l’on s’est laissé
séduire par des promesses. C’est un peu comme si nous n’avions plus de peau
pour nous protéger. On ne dispose plus de sa protection, de sa chaleur et de
son système avertisseur qui nous tient au courant que (sans doute) quelque
chose ne va pas. Nous nous réveillons bien loin de notre vie et de la vision
instinctive que nous avions des choses. Nous accomplissons ce que l’on pense devoir faire et
non ce que nous souhaitons, et nous suivons la personne ou poursuivons
l’objet qui nous entraînent, que ce soit bon ou non pour nous. Il ne peut être
question encore de passer à l’étape suivante qui consiste à effectuer la
descente nécessaire en soi-même et rester à attendre sans rien faire qu’il se
passe quelque chose. À cette période, nous nous tenons plutôt du côté de l’action.
Dans un monde qui adore les femmes qui sont des « battantes » il n’y
a guère d’obstacles rencontrés sauf celui d’avoir à s’affirmer pour en devenir
une. Mais le travail souterrain n’a pas été fait et nous pouvons estimer que cette peau protectrice nous a déjà été volée, quelque part entre sept et dix-huit ans... À cet âge il nous a fallu gagner la capacité de vivre à la fois dans le monde de l’esprit et dans
celui de la réalité de la vie extérieure. Le choc est rude. Et se mouvoir à
l’intérieur du monde n’est pas voyager en son âme propre. Peu à peu nous nous
desséchons sur place ou bien nous nous sentons en plan loin de chez nous.
De quelle façon pouvons-nous mesurer que nous allons bien,
mis à part par le côté négatif qui est celui, en opposé, d’ « aller
mal » ou plus ou moins bien ? C’est par la façon que nous avons de
déterminer les limites entre nous et le monde extérieur, par celle aussi dont
nous structurons notre identité, quand nous apprenons à faire la différence entre
passé, présent et futur, sans nous emmêler, et à la manière dont nos
perceptions coïncident à peu près avec la réalité partagée par tous.
Au début de l’existence, le moi et l’âme en nous se
chamaillent souvent mais c’est plutôt le moi consensuel qui prend finalement le
dessus. Il contrôle la force vitale et celle de l’adaptation. À un moment
pourtant, entre vingt et… soixante-dix ans ou plus pour certains, il arrive que nous ayons plus
de facilité à laisser l’âme prendre une part au jeu, et alors le pouvoir change
de mains. Le moi, ce « moi » qui nous a fait endosser tant de choses,
fait faire autant d’erreurs ou se charger de tant d’approximations qui n’ont
rien de vital, se voit en quelque sorte rétrogradé et assigné à se soumettre à
d’autres nécessités venues d’on ne sait où.
Le moi a un sens de la compréhension extrêmement limité. Il
doit se maintenir dans un certain ordre qui le contraint mais auquel il
s’adapte. Il a appris à s’adapter. C’est même tout ce qu’on lui demande. Pour
lui il suffit (on l’apprend en naissant) d’observer les faits et de savoir les
interpréter. Il n’en a rien à faire ou si peu des preuves qui seraient de nature
affective ou sentimentale. C’est pour cela que si l’on reste un
« moi », nous risquons de nous sentir aussi seul. Mais heureusement,
l’étant, seul, il arrive que nous éprouvions aussi un grand et profond désir
d’âme, même si nous ne savons pas en quoi le définir. On le reconnaît seulement, et uniquement si
l’on a les moyens de s’approcher de ce qui est sauvage, préservé, protégé et en
même temps lâché en nous… Il peut alors y avoir quelque chose qui s’ouvre enfin.
« Âme » et « Esprit » n’ont pas
grand-chose à voir l’une avec l’autre. Ce sont des mots. L’esprit provient ou "descend"
de l’âme, il hérite de sa matière ineffable et il doit aussi s’y incarner pour prendre
des informations sur les voies du monde et les lui rapporter. Chacun ainsi
enrichit l’autre en retour. Mais on continue cependant de décrire le moi (qui gère l'ensemble) comme
un îlot de conscience émergeant d’un flot d’inconscience… Embarrassé d’appétits
difficiles à diriger, entouré de forces qu’il ne comprend même pas et qu’il
entend malgré tout maîtriser, il cherche à dominer ce qui lui échappe, parfois
de manière brutale ou désordonnée, mais à la fin il échoue et doit abandonner
chacune de ses velléités de pouvoir, sur les autres et sur lui-même.
Au début de la vie, nous le savons et nous nous souvenons du
phénomène même si l’on pense peu à peu l’avoir oublié, le moi est curieux de
tout. Rien ne l’arrête. Il est un potentiel, et c’est le monde qui se trouve
autour qui le modèle, le développe, l’emplit d’idées, d’images, de valeurs et
surtout de devoirs… Ce « moi » que l’on croit n’appartenir qu’à nous
devient notre armure, il nous accompagne partout y compris dans nos songes,
nous tient la torche pour nous éclairer dans le monde extérieur, toutefois, si
on le prive d’une nature sauvage restée à l’intérieur, il est amputé d’une
énergie vitale qui lui communiquerait, si elle n’était pas empêchée et avait pu
remonter jusqu’à lui, une façon autre de réagir – instinctive – et dans cette
absence l’âme aura du mal à se contenter d’une telle incomplétude.
L’âme serait-elle contrainte à une relation avec le
moi ? Comparé à l’âme, le moi a des manières plus épaisses et est moins
capable de sensibilité qu’elle. On le croit d’ailleurs en usant souvent de
l’expression « un supplément d’âme »… Et pour autant l’âme aussi
a pour fonction de nous apprendre comment va le monde, de quelle façon acquérir
certaines choses sans s’en emparer aux dépens des autres, comment travailler,
aimer, quand bouger, agir et à quel moment se déplacer ou rester immobile,
parler ou se taire… Voir s’associer en quelqu’un l’âme et le moi, agir l’âme du
moi, c’est, selon certains observateurs et observatrices, « un arrangement
temporaire » destiné à nous rendre capable d’affronter les deux mondes,
celui extérieur et celui intime, et que chacun puisse servir de traducteur à
l’autre – et dans les deux sens.
Moi – esprit – âme … la personne alors n’est plus en
butte avec elle-même.
Quand vous aurez
mon âge, vous verrez…
Ce serait mieux si on ne disait jamais cela. Je n’ai jamais
dit ça. Car tout peut un jour être balancé par-dessus bord, il n’y a pas d’âge
qui tienne, ni d’expérience, pas plus que de savoir. Rien. Tâcher de devenir
soi-même et s’imaginer chaque jour que l’on peut recommencer à neuf, le tenter
au moins, y vouloir réussir sans s’alourdir en étant rendu prudent par de
précédentes défaites ou insuccès, sans être lesté et avoir à tenir compte des
conseils prodigués de toutes parts et sans être marqué non plus directement par
ce qu’il y a eu avant, tout cela, qui
est l’essentiel, eh bien ce n’est plus moi qui le ferai je pense.
Devenir alors presque invisible. Sans doute il y a des choses
que je ne ferai plus. Que je ne pourrai plus même faire l’aurais-je voulu avec
fièvre et une certaine foi encore. Mais je peux m’essayer à ne pas avoir été marquée
de façon trop directe par ce qu’il y a eu avant,
tout en admettant que j’ai besoin d’un peu plus de temps aujourd’hui pour
effectuer un même travail, et ce ralentissement organique m’accorde moi-même on
dirait plutôt mieux à présent au rythme du milieu ambiant, que si je
m’acharnais à me caler sur lui.
Ce qu’il reste encore à faire, pour les autres, pour le
monde, et même parfois je le pense pour moi-même (afin de m’améliorer ou faire
plaisir à ma curiosité qui demeure insatiable), ce n’est plus moi qui pourrais m’en
charger et y penser, se le dire, c’est là au fond ce que l’on peut considérer
comme étant vieillir. Ce sont les
idées en tout cas, qu’à partir d’un certain moment qui s’étale dans le temps il
nous arrive de croiser sans qu’elles nous obsèdent. Nous n’y pensons pas chaque
matin.
Il s’agit d’une pensée sans sujet, qui pense pour vous et
reste au niveau de l’être. Et cette vie a tendance à se confondre de plus en plus
avec l’époque qui fut la sienne, dont elle est issue, alors qu’elle paraît tout
doucement cesser de vous appartenir en propre et qu’elle tend à s’effacer peu à
peu dans une nuit anonyme, vous amenant à éviter de mettre en route de trop
longs projets quand vous savez que vous n’en serez plus véritablement l’auteur
et qu’elle nous fera plus, bien plus,
que nous ne l’avons faite jusque-là…
« Chaque individu, écrivait André Gorz, n’a de prise sur
le monde qu’à travers les instruments que le champ social lui fournit » et
quand bien même ces instruments il s’efforcerait de les remanier pour son
compte et à son usage, ils dessineront toujours, "comme un destin",
le sens et les limites indépassables de son action, et nous rendent ni tel que
nous sommes ni radicalement autre. Vérité d’expérience qui dit qu’on ne fait
jamais ce qu’on veut et qu’on n’a jamais profondément voulu ce qu’on a fait.
Que reste-t-il ? Il reste à Être intégré, si on le peut.
Or l’intégration en elle-même ne se décide pas ni ne nous vient par on ne sait
trop quelle acceptation des codes – ceux de l’ordre établi pas plus que ceux de
la fonction sociale qui nous est reconnue (ou imposée) : elle nous vient par l’action.
Être intégré n’est pas la même chose que se sentir intégré, c’est reprendre en sa libre conduite les
rapports inertes qui nous ont affectés et que l’on continue d’entretenir comme
élément humain que nous sommes au sein du vaste monde, en compagnie de tous les
autres hommes et femmes – et avec les autres choses qui constituent le champ
social.
Alors voilà. Ça y est, ça se confirme. Mener au grand jour,
même si elle doit rester furtive, une vie qui nous convient. C’est le temps.
Relever la tête, se tenir debout ou bien couchée si l’on veut, écarter de soi
les faux-semblants, se rebeller mais en silence contre les dogmes qui traînent un
peu partout. Ceux de la conformité et de la bonne éducation… La collectivité
dévore tout ce qui se trouve en elle. Pas une branche ne doit dépasser de la
haie. En exigeant notre adhésion à ses valeurs étriquées et conformistes, elle
renforce pour chacun sa famine intérieure. Plutôt que de s’examiner soi-même,
se blâmer ou (le plus souvent) blâmer les autres, mieux vaut considérer le
monde de façon à pouvoir de soi-même évaluer et juger ce qui, à l’intérieur
comme à l’extérieur, doit changer. Ne pas traiter à la légère ses propres
besoins sans pour autant avoir à se détourner du monde.
Si une femme n’active pas régulièrement sa liberté à
l’intérieur comme à l’extérieur, la soumission, la passivité, le temps passé en
captivité vont affaiblir ses facultés de vision, de perception, de confiance,
tout ce dont elle a besoin pour être indépendante.
Il nous est parfois difficile de prendre conscience que nous
sommes en train de perdre nos instincts car il s’agit toujours d’un processus
lent au cours duquel une part plus ou moins importante de nos instincts s’est
éteinte. Ce peut être la faculté de réagir contre l’injustice qui s’est
ralentie, pour d’autres ce sera l’instinct de fuite qui se trouve diminué. Si
quelque chose a pu endommager notre nature profonde, nous refusons de nous
coucher et de nous laisser mourir ; nous refusons de normaliser la somme
de toutes nos blessures. Ce n’est pas parce que nous avons mangé hier que
demain nous n’aurons pas faim. Mais aujourd’hui appliquons-nous à ressentir la
faim, qui va revenir, pas à nous remplir, par simple habitude… Et ce n’est pas
parce que nous avons le sentiment d’avoir résolu une question qu’elle va rester
d’elle-même résolue.
Activité et solitude, mouvement de stase, quête et repos,
implication et retrait, création et incubation, appartenance au monde et retour
en nous-même, la nature instinctive remarque et prend en considération ces
phases et ces cycles. Elle nous indique quel chemin suivre, quelle histoire se
raconter à soi-même et lesquelles partager avec les autres, qui pourraient nous
dire d’où nous venons véritablement et de quoi nous sommes faites.
On aurait dit que
les volets se fermaient à toutes les fenêtres du monde ; bientôt, nous
allions être jusqu’au dernier livrés à nos seules ressources. La fin d’une liaison. G.
Green


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