Une vie plus parfaite
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Ce que j’aime, à vivre seule dans une maison,
c’est d’en laisser chacune des portes ouverte. Les portes ne sont plus des
barrières. Il n’y a pas de sentinelle placée devant pour protéger ce qui est
derrière. On appelle cela – ce qu’il y aurait à cacher – la
« quiétude », et elle doit être contenue, enfermée dans un lieu clos.
Étouffant. On n’ose ouvrir.
Moi, je ne ferme jamais – même la nuit – la porte
des chambres. Car je sais que ce n’est pas la quiétude ou la tranquillité qu’on
veut y enfermer pour les protéger mais le secret, le caché, le trouble et le
dangereux. Je veux au contraire tout voir et tout savoir. Supporter ce que l’on
voit au-delà des apparences. Regarder. Écrire en permanence ce qui a été vu,
afin de faire retour à sa nature profonde, là où l’on est certaine de se soutenir
soi-même à l’intérieur de ses pensées, ses émotions, ses actions et son
instinct fiable. S’avertir par ses propres moyens que quelque chose ne va pas.
Qu’on a laissé sur place s’effacer ses rêves, s’éteindre leurs milliers de
petites lumières et mourir de soif ses espoirs vitaux. Ils ont tous été,
méthodiquement, recouverts d’une couche épaisse de préoccupations et de travail
anesthésiant qui vous ont été imposés par une société ou une personne, qui,
sous une apparence bienveillante – pour vous, pour elle et tout ce qui
l’entoure – s’applique à ne respecter et faire respecter que ce que la société
exige, et, que celui doué d’un entêtement obstiné (certains en sont particulièrement
affublés), il vous sera forcé d’accepter la charge puisque cette personne elle-même
y est soumise, s’y est depuis longtemps contrainte et ne tient pas à rester
seule sous la chape de béton qui l’écrase.
Quelque chose d’"innocemment"
malveillant s’insinue peu à peu, traçant son chemin pour arriver jusqu’à nous.
La juste économie des plaisirs ; le régime
du sexe et la morale du mariage appliqués à ce qui se passe entre personnes
vivant sous le même toit, ce sont exactement les principes que les moralistes
de l’Antiquité avaient traités dans leurs textes, les prescrivant de manière très précise même si d’assez loin, quand ceux de la fin du second siècle de
l’ère chrétienne, ne se contentant plus d’indiquer des règles de "décence
et prudence" allaient, eux, établir les principes exigeants d’un strict
régime à observer pour faire de la question Qu’est-ce
qu’on fait quand on est mariés ?
un véritable « objet de souci, d’intervention et d’analyse », tient à
faire remarquer Foucault. Et cela traite de questions extrêmement précises y compris
dans leur formulation.
Le rapport sexuel entre personnes mariées ? :
c’est une « question du moment, de l’occasion, de l’opportunité… »
souligne le philosophe des temps modernes, se penchant sur les textes des
auteurs de l’ère chrétienne et sur tous témoignages de philosophes, ainsi que sur les dires des médecins ou naturalistes qu’il entrecroise, les faisant "se
parler" entre eux, tout en donnant également corps aux différentes voix à
travers lesquelles prend place le Logos :
celle des figures de la nature et celle de la raison. Le dialogue entre elles,
au travers les âges et les penseurs (Platon, Musonius, Clément…) est avant tout
censé enseigner les principes d’une raison qui soit maîtresse d’elle-même, dans
le but d’atteindre une pureté permettant in fine d’accéder, au-delà de cette
vie même, à l’existence incorruptible…
Finissant par conduire à celle de Que fait-on ensemble lorsqu’on est
mariés ?, la question préalable de Faut-il
se marier ? (quelle est en gros la finalité du mariage ?) a
trouvé réponse, même si de façon très différente selon chacun des penseurs, dans
l’économie des relations et actes sexuels ayant pour but la seule procréation.
Partant de cette définition par la finalité telle qu’elle est repérée par
Michel Foucault dans le tapuscrit laissé par lui en 84 des Aveux de la chair, il est alors possible de dresser la liste, après
la finalité procréative, des buts
concrets d’un tel objectif recherché = ce qui fait qu’un mariage est un bien.
- En donnant (à l’homme) descendance, il parfait et accomplit son
existence
- Il procure des citoyens à sa patrie
- Il assure, en cas de maladie, la sollicitude de la femme et de ses
soins
- Il procure secours quand vient la vieillesse, car avoir songé à
temps à se donner progéniture, en plus d’une perfection de son être-homme et
d’une utilité précieuse, constitue la
fin elle-même de tout mariage et en même temps sa raison d’être et sa propre
justification.
Mais aussi et de
manière implicite, ce code établi indique que la procréation en elle-même ne
peut constituer un bien digne d’être poursuivi en tant que fin qu’à la
condition stricte de se produire dans
le mariage…
En un mot, le mariage
et ses règles est un principe avant tout d’organisation du monde.
Les philosophes
(Platon, le premier) ont passé leur temps à montrer comment la raison humaine
peut reconnaître l’ensemble de ces principes et à tous les justifier, un à un.
Dans Le Pédagogue, Clément
d’Alexandrie dresse un tableau de la vie quotidienne quelque peu effarant.
C’est un véritable calendrier de "régime". Régime sec. Bien sûr, il peut y en avoir plusieurs et ils s’organisent
selon différents modèles ou schémas. Il y a celui qui sous la forme d’agenda quotidien donne heure par heure
des consignes suivant le déroulement de la journée dès l’instant du réveil
jusqu’au moment de dormir et qui fournit aussi des "avis" concernant
les rapports sexuels (quand, où ? comment ?) mais il existe aussi
celui de régimes qui se réfèrent plus fermement à des sources qui sont "médicales"
(celles d’Hippocrate) et qui constituent une référence et un appui solides en
indiquant quels exercices, quels aliments, boisson, qualité de sommeil et enfin
rapports sexuels à pratiquer, adopter et surtout s’y tenir…
Il existe des conduites
convenables et d’autres qui ne le sont pas.
Les stoïciens (comme
Musionus rufus) trouvent continuité dans leurs principes, jusque dans les
textes de Le Pédagogue de Clément
d’Alexandrie. La suite est assurée.
Règles fondamentales
(ne concernent que les seuls individus de sexe masculin) : l’union
légitime doit désirer la
procréation ; le plaisir seul, même à l’intérieur du mariage, est contraire à la raison. Et, conséquence
du principe : on doit épargner à sa femme toute forme indécente de
rapports ; si l’on ressent de la honte à faire quelque-chose, c’est que le
faisant on a eu conscience de mal faire. Que c’était une faute. Il faut donc –
c’est impératif – se contenter des conduites (à peu près) convenables, mais
aussi s’appuyer sur les seules actions rationnellement fondées que l’on puisse
avoir à mener. Et tout ira bien.
Ce qui se voit de
partout prescrit, en tout cas est bien l’ensemble des conditions permettant
qu’une action par ailleurs autorisée reste une action qui ait effectivement
valeur positive. Éviter donc tout risque et dangers qui pourraient rendre
mauvaise une action a priori classée indifférente ou de peu d’importance. Mais
c’est aussi plus que cela : le régime à observance sourcilleuse définit
lui-même les critères qui seront à remplir pour qu’une action concrète soit
considérer comme bonne.
Alors que la
loi se contente de séparer le permis du défendu parmi les actions positives, le
régime fortement conseillé, lui fait
la valeur positive ou non d’une action réelle, et pour en arriver là il
s’autorise à fixer lui-même les conditions qui donnent valeur en même temps que
permission aux rapports sexuels entre personnes mariées.
Ainsi, la question même
des rapports sexuels devient-elle subordonnée à la question du mariage. Il
n’existe pas d’autre horizon pour les plaisirs, que celui-ci. La question
elle-même a perdu son indépendance. Le
Pédagogue, dit Foucault, est sans doute le premier texte dans lequel c’est
la procréation qui fait que les rapports sexuels conjugaux doivent être traités
pour eux-mêmes, en détail, et comme un élément spécifique et important de
(bonne) conduite, cela à l’intérieur d’une éthique globale des rapports entre
personnes mariées et aussi dans une régulation très resserrée de la manière de
vivre ensemble et à deux, avec conseils détaillés pour le bon fonctionnement de
cette communauté constituée qu’est le couple.
« La vie plus
parfaite » a ses charges et ses obligations. Il n’y a pas, en ces matières
de vie quotidienne, à appliquer d’autres règles que celles édictées. Ni à
chercher à leur échapper. Mariage ou pas (car il existe tout de même d’autres
voies laissées ouvertes : à l’époque "l’autre" était celle du
cloître, et sa chasteté imposée), les valeurs elles-mêmes demeurent
identiques : responsabilité d’avoir femme et enfants et tout ce que cela
entraîne de facto (= bien se comporter)
et chasteté d’une existence « en dialogue » avec le plus Haut (=
valeur d’une vie qui a fait sacrifice de soi en sa dimension sexuelle) mais ce qui
toujours est enseigné, rappelle Foucault, c’est le Logos, le Verbe qui édicte et enseigne la Loi. Le « devoir »,
par conséquent, qui indique (dans la vie des chrétiens mais pas seulement pour eux)
un ensemble d’actions qui lui soient conformes, et tout un tas de commandements,
spirituels ou non, utiles à la fois pour nous-mêmes et pour ceux qui nous sont proches.
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