Une vie plus parfaite




23-

Ce que j’aime, à vivre seule dans une maison, c’est d’en laisser chacune des portes ouverte. Les portes ne sont plus des barrières. Il n’y a pas de sentinelle placée devant pour protéger ce qui est derrière. On appelle cela – ce qu’il y aurait à cacher – la « quiétude », et elle doit être contenue, enfermée dans un lieu clos. Étouffant. On n’ose ouvrir. 
Moi, je ne ferme jamais – même la nuit – la porte des chambres. Car je sais que ce n’est pas la quiétude ou la tranquillité qu’on veut y enfermer pour les protéger mais le secret, le caché, le trouble et le dangereux. Je veux au contraire tout voir et tout savoir. Supporter ce que l’on voit au-delà des apparences. Regarder. Écrire en permanence ce qui a été vu, afin de faire retour à sa nature profonde, là où l’on est certaine de se soutenir soi-même à l’intérieur de ses pensées, ses émotions, ses actions et son instinct fiable. S’avertir par ses propres moyens que quelque chose ne va pas. Qu’on a laissé sur place s’effacer ses rêves, s’éteindre leurs milliers de petites lumières et mourir de soif ses espoirs vitaux. Ils ont tous été, méthodiquement, recouverts d’une couche épaisse de préoccupations et de travail anesthésiant qui vous ont été imposés par une société ou une personne, qui, sous une apparence bienveillante – pour vous, pour elle et tout ce qui l’entoure – s’applique à ne respecter et faire respecter que ce que la société exige, et, que celui doué d’un entêtement obstiné (certains en sont particulièrement affublés), il vous sera forcé d’accepter la charge puisque cette personne elle-même y est soumise, s’y est depuis longtemps contrainte et ne tient pas à rester seule sous la chape de béton qui l’écrase.
Quelque chose d’"innocemment" malveillant s’insinue peu à peu, traçant son chemin pour arriver jusqu’à nous.

La juste économie des plaisirs ; le régime du sexe et la morale du mariage appliqués à ce qui se passe entre personnes vivant sous le même toit, ce sont exactement les principes que les moralistes de l’Antiquité avaient traités dans leurs textes, les prescrivant de manière très précise même si d’assez loin, quand ceux de la fin du second siècle de l’ère chrétienne, ne se contentant plus d’indiquer des règles de "décence et prudence" allaient, eux, établir les principes exigeants d’un strict régime à observer pour faire de la question Qu’est-ce qu’on fait quand on est mariés ? un véritable « objet de souci, d’intervention et d’analyse », tient à faire remarquer Foucault. Et cela traite de questions extrêmement précises y compris dans leur formulation. 
Le rapport sexuel entre personnes mariées ? : c’est une « question du moment, de l’occasion, de l’opportunité… » souligne le philosophe des temps modernes, se penchant sur les textes des auteurs de l’ère chrétienne et sur tous témoignages de philosophes, ainsi que sur les dires des médecins ou naturalistes qu’il entrecroise, les faisant "se parler" entre eux, tout en donnant également corps aux différentes voix à travers lesquelles prend place le Logos : celle des figures de la nature et celle de la raison. Le dialogue entre elles, au travers les âges et les penseurs (Platon, Musonius, Clément…) est avant tout censé enseigner les principes d’une raison qui soit maîtresse d’elle-même, dans le but d’atteindre une pureté permettant in fine d’accéder, au-delà de cette vie même, à l’existence incorruptible…

Finissant par conduire à celle de Que fait-on ensemble lorsqu’on est mariés ?, la question préalable de Faut-il se marier ? (quelle est en gros la finalité du mariage ?) a trouvé réponse, même si de façon très différente selon chacun des penseurs, dans l’économie des relations et actes sexuels ayant pour but la seule procréation. Partant de cette définition par la finalité telle qu’elle est repérée par Michel Foucault dans le tapuscrit laissé par lui en 84 des Aveux de la chair, il est alors possible de dresser la liste, après la finalité procréative, des buts concrets d’un tel objectif recherché = ce qui fait qu’un mariage est un bien.
-         En donnant (à l’homme) descendance, il parfait et accomplit son existence
-         Il procure des citoyens à sa patrie
-         Il assure, en cas de maladie, la sollicitude de la femme et de ses soins
-   Il procure secours quand vient la vieillesse, car avoir songé à temps à se donner progéniture, en plus d’une perfection de son être-homme et d’une utilité précieuse, constitue la fin elle-même de tout mariage et en même temps sa raison d’être et sa propre justification. 

Mais aussi et de manière implicite, ce code établi indique que la procréation en elle-même ne peut constituer un bien digne d’être poursuivi en tant que fin qu’à la condition stricte de se produire dans le mariage…
En un mot, le mariage et ses règles est un principe avant tout d’organisation du monde.

Les philosophes (Platon, le premier) ont passé leur temps à montrer comment la raison humaine peut reconnaître l’ensemble de ces principes et à tous les justifier, un à un. Dans Le Pédagogue, Clément d’Alexandrie dresse un tableau de la vie quotidienne quelque peu effarant. C’est un véritable calendrier de "régime". Régime sec. Bien sûr, il peut y en avoir plusieurs et ils s’organisent selon différents modèles ou schémas. Il y a celui qui sous la forme d’agenda quotidien donne heure par heure des consignes suivant le déroulement de la journée dès l’instant du réveil jusqu’au moment de dormir et qui fournit aussi des "avis" concernant les rapports sexuels (quand, où ? comment ?) mais il existe aussi celui de régimes qui se réfèrent plus fermement à des sources qui sont "médicales" (celles d’Hippocrate) et qui constituent une référence et un appui solides en indiquant quels exercices, quels aliments, boisson, qualité de sommeil et enfin rapports sexuels à pratiquer, adopter et surtout s’y tenir…
Il existe des conduites convenables et d’autres qui ne le sont pas.

Les stoïciens (comme Musionus rufus) trouvent continuité dans leurs principes, jusque dans les textes de Le Pédagogue de Clément d’Alexandrie. La suite est assurée.

Règles fondamentales (ne concernent que les seuls individus de sexe masculin) : l’union légitime doit désirer la procréation ; le plaisir seul, même à l’intérieur du mariage, est contraire à la raison. Et, conséquence du principe : on doit épargner à sa femme toute forme indécente de rapports ; si l’on ressent de la honte à faire quelque-chose, c’est que le faisant on a eu conscience de mal faire. Que c’était une faute. Il faut donc – c’est impératif – se contenter des conduites (à peu près) convenables, mais aussi s’appuyer sur les seules actions rationnellement fondées que l’on puisse avoir à mener. Et tout ira bien.

Ce qui se voit de partout prescrit, en tout cas est bien l’ensemble des conditions permettant qu’une action par ailleurs autorisée reste une action qui ait effectivement valeur positive. Éviter donc tout risque et dangers qui pourraient rendre mauvaise une action a priori classée indifférente ou de peu d’importance. Mais c’est aussi plus que cela : le régime à observance sourcilleuse définit lui-même les critères qui seront à remplir pour qu’une action concrète soit considérer comme bonne
Alors que la loi se contente de séparer le permis du défendu parmi les actions positives, le régime fortement conseillé, lui fait la valeur positive ou non d’une action réelle, et pour en arriver là il s’autorise à fixer lui-même les conditions qui donnent valeur en même temps que permission aux rapports sexuels entre personnes mariées.
Ainsi, la question même des rapports sexuels devient-elle subordonnée à la question du mariage. Il n’existe pas d’autre horizon pour les plaisirs, que celui-ci. La question elle-même a perdu son indépendance. Le Pédagogue, dit Foucault, est sans doute le premier texte dans lequel c’est la procréation qui fait que les rapports sexuels conjugaux doivent être traités pour eux-mêmes, en détail, et comme un élément spécifique et important de (bonne) conduite, cela à l’intérieur d’une éthique globale des rapports entre personnes mariées et aussi dans une régulation très resserrée de la manière de vivre ensemble et à deux, avec conseils détaillés pour le bon fonctionnement de cette communauté constituée qu’est le couple.

« La vie plus parfaite » a ses charges et ses obligations. Il n’y a pas, en ces matières de vie quotidienne, à appliquer d’autres règles que celles édictées. Ni à chercher à leur échapper. Mariage ou pas (car il existe tout de même d’autres voies laissées ouvertes : à l’époque "l’autre" était celle du cloître, et sa chasteté imposée), les valeurs elles-mêmes demeurent identiques : responsabilité d’avoir femme et enfants et tout ce que cela entraîne de facto (= bien se comporter) et chasteté d’une existence « en dialogue » avec le plus Haut (= valeur d’une vie qui a fait sacrifice de soi en sa dimension sexuelle) mais ce qui toujours est enseigné, rappelle Foucault, c’est le Logos, le Verbe qui édicte et enseigne la Loi. Le « devoir », par conséquent, qui indique (dans la vie des chrétiens mais pas seulement pour eux) un ensemble d’actions qui lui soient conformes, et tout un tas de commandements, spirituels ou non, utiles à la fois pour nous-mêmes et pour ceux qui nous sont proches.    

       


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux