Belles plumes déménage
Journal intérieur, 6 nov. 2016


Hier
soir, sortie. C'était la première fois depuis bien longtemps que je me
suis sentie (avec la bonne personne), assister à un spectacle qui me
plaisait complètement, me réjouissait pleinement (théâtre, une pièce sur
Jankélévitch), représentation pour laquelle j'avais moi-même acheté les billets, fixé la date et ensuite
offert le dîner d'après-spectacle... Pour une fois, je ne me laissais pas porter par
les événements, ou l'habitude ou la nonchalance, à ne pas savoir dire non... pour quelque chose que je n'ai pas souhaité moi-même... J'avais tout décidé et organisé. Cela
me donnait une sorte d'allégresse, d'enthousiasme et de plaisir de vie,
grâce à l'intelligence, car la pièce jouée (on a envie de dire
"donnée", offerte...) était très bonne, et retrouver après tant d'années
mon maître en philosophie, puis me replonger, d'une certaine façon, par le théâtre, dans
la lecture l'an passé (2015), de son recueil de textes L'esprit de résistance qui m'avait considérablement aidée durant la période des attentats à ne pas sombrer dans la déprime et
l'inquiétude invalidantes, me fit un
bien encore une fois profond et salutaire.
Car
rien n'est fini. On a toujours besoin de "Janké", comme l'appelaient
ses étudiants, que lui nommait ses "amis", besoin de sa fraîcheur
d'esprit, sa drôlerie, son refus de dire oui quand il faut dire non, sa
finesse d'analyse qu'on a un peu trop vitement réduit à une sorte de
"vitalisme" un peu emprunt de légèreté alors qu'elle relevait d'un sens
profond et tellement nécessaire, de l'éthique. "Venez me voir, écrit-il à
ce jeune allemand, professeur de lettres, qui regrette tant ce qu'a
fait son pays, et s'en est ouvert à lui, venez-me voir, vous êtes
attendu, ma femme vous fera du thé, au 1, rue du Quai aux fleurs, 1er
étage à droite, Paris 4ème, derrière Notre Dame..."
A la librairie attenante au théâtre, je me suis acheté deux livres de lui, les deux que je n'avais pas encore lus : L'irréversible et la nostalgie, ainsi que Quelque part dans l'inachevé.
Au moment de régler, j'ai vu, à côté de l'enregistreur de carte bleue
qu'on me tendait, que trônait sur la droite, mon livre sur Laurent
Terzieff, Cahiers de vie, de chez Gallimard... et quand j'ai dit
au jeune homme moustachu à lunettes tenant la caisse, que c'était moi
qui avais écrit ce livre-là (main posée à plat dessus, air possessif
souriant) il a cru qu'il avait mal compris ma phrase. J'ai répété (si, si)
et là, tout sourire, il m'a annoncé qu'il s'en vendait "encore pas
mal", et qu'en ce lieu dédié au théâtre, dans lequel Laurent avait passé
beaucoup de temps et mis tout son art, il serait "toujours en bonne
place"...
Cela
tombe bien que j'aie à lire à nouveau deux excellents livres (ça ne
peut pas être autre, j'ai confiance en "Vlad"), car je suis en train de
terminer "mon" Journal de galère de Imre Kertész, qui me tient
compagnie depuis quatre mois, et je m'inquiétais sourdement depuis une
semaine de ce que j'allais mettre à sa place. Par quoi le
remplacer. Comment combler le vide littéraire de lecture qu'il allait
laisser. J'en étais, mine de rien, malade à l'idée. Quitter celui qui
était capable d'écrire : "Faire attention, chercher le contact avec le
bonheur archaïque au fond de toute chose, avec la création ; écrire tout
en veillant à ceux qui m'entourent - chercher la solitude, et même la
créer, sans commettre la faute de tout liquider."
Je
ne sais pas qui écrit en moi, explique-t-il, qui est écrivain en moi... Et c'est
bien ainsi. Par ailleurs : quel écrivain est-il, celui qui écrit en
moi, celui qui est l'écrivain ? Je ne le connais pas et, si ce
n'est qu'il me fait travailler, il me serait complètement indifférent :
la question ne se poserait même pas. Mais puisqu'elle se pose, je
le regarde en face et, très calmement, en haussant les épaules, je
réponds : "Je n'en ai pas la moindre idée, et d'ailleurs ça m'est égal."
J'écris
ce que le langage me permet de dire. Est-ce que quoi que ce soit a
encore une signification ? L'amour. Il survit. Comme la honte, comme la
peine.
"Je ne doute pas de l’imperfection du monde. Et cela m'incite à imaginer une divinité malheureuse, quasi humaine."
Peut-être
alors continuer, en guise d'introspection, à tenir une chronique de
tous les jours ou presque. Ou plutôt et plus précisément, tenir une
chronique comme introspection. Essayer de diriger par ma
personnalité l'élan vital qui meut ma vie - parfois et si souvent
incompréhensible et imprévisible.
I.K., p 259
16 novembre 1990
Chaque
jour où le monde ne s'effondre pas encore peut être considéré comme un
bénéfice net, du moins du point de vue de mon travail.
Le
visage des oiseaux qui picorent sur le rebord de la fenêtre, ces
visages comiques, fondamentalement aimables et sympathiques. Il me
suffit d'observer leur avidité pour sentir qu'ils sont mes frères, pour
reconnaître ce qui les anime et qui est identique chez tous les êtres.
C'est la vie, la vie qui agit en nous tous, qui nous meut, nous
aiguillonne. Il ne faut pas douter de cette force : elle est
indestructible. Les gens ont besoin de simplicité, de pain, de
solidarité et de rire.
"Tout cela est bon."
(Vladimir Jankélévitch, pour exprimer sensiblement la même chose disait, lui : "Hélas... Donc. En avant !")


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