De l'utilitaire
J’ai rêvé cette nuit de
mon éditeur. Il venait me voir chez moi, ce qui ne s’est jamais produit, et
comme il avait faim, j’allais pour lui faire un sandwich mais il n’avait pas le
temps de le manger car il était rappelé au bureau pour une urgence. C’était un
peu la pagaille à la maison, je ne savais plus où j’en étais, me sentais
désorientée. Beaucoup de choses entreprises, commencées… mais rien de fait, à proprement parler, et, peu à peu, l’une après l’autre, chacune des personnes qui s’étaient éloignées de la maison y revenaient, et la vie allait reprendre comme avant, ce qui, rien qu’à l’idée, m’ennuyait profondément.
On ne s’est pas vus
longtemps, hier. 18h -19h. Il est venu faire quelque chose chez moi. Réparer un
truc - ça, c’est dans la vraie vie,
mais à peine… me paraît tout aussi peu réel qu’un rêve. On ne se sera
rencontrés que trois fois, en tout et pour tout… Je pense, hier soir, c’était
même la dernière.
Dans son véhicule utilitaire, que nous avons emprunté pour une
course, des pots de peinture, des pinceaux, des rouleaux, des manchons pour
tenir des rouleaux de toutes tailles, partout autour de nous (et deux
baguettes, sur la place avant passager, roulées dans leur petit papier noué
sans doute d’un geste précis par la boulangère, en tournicotant, vous savez comment elles font), il m’a soudain demandé,
redémarrant, la course une fois faite, sur quoi j’écrivais en ce moment.
- Vous écrivez quelque chose, là,
actuellement ?
(petit temps, je sens mon cerveau
incroyablement lent à la détente)
- Oui… Je travaille sur un roman qui
peu à peu s’étoffe (tiens, c’est bien, le mot « s’étoffe », ça sonne
pas mal, je me demande où j’ai trouvé ça, dans ces circonstances… je ne pensais
pas qu’un tel mot pourrait se frayer un chemin jusqu’à ma conscience, dans
l’état de fébrilité (et de stupidité) où je me trouve, là, en cet instant
précis…).
- C’est quoi, le sujet ?
(il est économe de termes, lui… Ah
oui, maintenant, c’est vrai, j’oubliais, quand on écrit, on doit avoir un
« sujet » de départ… et d’arrivée, probablement. C’est mieux. Mais le
temps - notre temps - est compté. Je ne vais pas chipoter sur les thèmes à
traiter, en un kilomètre cinq... Bientôt, incessamment, il va me redéposer
devant ma porte ; je joue donc mon va-tout. Il faut que là, tout de suite,
sans réfléchir, je trouve un sujet à mon livre… Et un « bien » !
Un qui fait saliver. Un qui, surtout, l’intéresse, lui… Me donne une chance,
même toute petite, minuscule, perdue dans le flot des apparences surnageant
dans l’océan de nos occupations respectives (je lui ai proposé d’aller boire un
verre, en terrasse, au soleil du soir, il a décliné l’offre, prétextant qu’il
fallait qu’il rentre « j’aurais beaucoup aimé, mais vraiment, je ne peux
pas, je n’ai pas le temps, encore plein de choses à faire ce soir… ») – un
titre, donc, qui me permette, même en l’espace de trois minutes, de le harponner,
faire en sorte qu’il pense à moi, au moins durant quelques kilomètres, au
retour, dans son « utilitaire », quand il m’aura lâchement lâchée…)
- C’est un roman qui traite (oh la la
qui « traite » quelle horreur ce mot !) de l’amour (mais
pourquoi, celui-ci, de mot, l’amour,
là, tout de suite, devant cet homme recouvert de la tête aux pieds de traces de
peinture, à part les cheveux qu’il a toujours (enfin « toujours » je
ne sais pas, les trois fois du moins où je l’ai vu, j’avais noté) extrêmement
propres, avec une mèche plus longue qui lui revient souvent sur le front, et
même sur l’œil, est-il si DIFFICILE à articuler ?... un drôle de silence
quand j’ai dit amour… qui traite de
l’amour, donc, (je le redis, tant pis) sous un angle particulier… Vous voyez... quand
c’est « le Dernier »… qu’il n’y en aura pas d’autre après, et qu’on
le sait… (ah mince, j’ai envie de pleurer, là, tout de suite, sur les deux baguettes de pain,
les siennes... que je tiens sur mes genoux) En même temps, le titre en est : Le
dernier amour, ça veut bien dire ce que ça veut dire… (ça y est, je suis
lancée). Mais « dernier » amour ne veut rien dire, non plus, ou pas
grand-chose… (je lui jette un coup d’œil furtif, tandis qu’il regarde la
route : pas bronché, la mèche pas descendue sur l’œil droit, il conduit,
concentré)… pas plus que « premier » d’ailleurs… Il n’y a que « des »
dernières amours… (j’insiste sur « des », et je le laisse souffler un
peu… surtout, je ne sais plus quoi dire) C’est cela le « sujet » du
livre, enfin je crois… (on ne peut plus m’arrêter… mais le trajet semble se
raccourcir, je vois que je serai bientôt arrivée à destination… il me faut
faire court, et me taire, qu’il puisse parler à son tour… Je m’en fous de ce
que j’ai à dire, moi… Je connais… Je connais même par cœur… jusqu’à la nausée.).
- Ah. Et vous écrivez à quel
moment ? Je veux dire à quel moment de la journée ?... (toujours,
l’esprit concret) Vous trouvez le temps ? (il vient de me voir en action
avec les trois enfants, que nous avons ensemble rendus à leurs mères)
-
J’écris le matin. Je me lève tôt. (ça fait bien, ils disent tous ça, les
écrivains, j’ai remarqué, ou alors ils disent « la nuit jusqu’à très tard,
et après je me lève en début d’après-midi », ça fait chic, aussi) J’écris
de 6h30 à environ 11h-midi. Quand tout est calme dans la maison. Quand rien
n’est venu rompre encore le silence. Pas d’appels, pas de messages. Aucune
perturbation, d’aucune sorte. Rien. Avant, en tout cas, que la vraie journée
commence…
- Ah oui… Donc, c’est exactement
comme pour peindre… (à moins qu’il
ait dit "comme pour la peinture"… possible)
- Oui, j’imagine, ça doit être ça.
C’est très proche de toutes manières, les deux pratiques (j’ai eu le temps
d’hésiter, pour le choix de ce mot, entre plusieurs, similaires mais
différents : « tâche » … n’allait pas, idée de
« devoir », trop lourde… une « tâche à accomplir » ;
« activité » ne convenait pas plus, ce n’est pas vraiment une
activité que d’écrire ou de peindre… donc j’ai opté pour
« pratique », c’est encore le mieux que j’ai pu trouver…) Il y a beaucoup
de points communs, c’est vrai, entre peindre et écrire. Ce sont deux pratiques
très proches (allez, j’en remets « une couche »… Et nous, il me tente de lancer, je veux dire nous deux, comme nos "pratiques", rapprochons-nous, également ?…).
Mais moi aussi, « je me
rapproche ». Irrémédiablement, et de chez moi… Je vois, d’après les rues,
les vitrines de magasin, que je suis presque arrivée devant ma porte. Je
constate que la camionnette va, là, dans quelques instants, me déverser sur le
trottoir, devant l’entrée de mon immeuble. Et que ce sera fini. Oh non !
Pas maintenant ! Pas si tôt !
« La soirée est douce… », il
l’a dit lui-même, en conduisant, pensif, alors que nous étions arrêtés à un
stop.
Voilà, on y est. Nous nous serrons la main en nous disant (pas « promettant » - non, du tout) à bientôt… (les points de suspension sont pesants, et le silence, qui va avec). Sa mèche de cheveux a glissé sur son front. Il l’a repoussée d’une légère flexion de la nuque, mouvement à peine perceptible, pas doux, pas sensuel - mais sec. Clac. Le gars bravache. Mais il m’a en même temps gratifiée d’un bon sourire. D’un sourire lumineux, même. Et son regard souriait aussi. Et moi, j’ai claqué la portière de l’utilitaire, la refermant pour toujours sur lui. En suis descendue sportivement. C’est haut, le marchepied d’un utilitaire…
| Manuscrit en cours d'écriture dont vous aurez ici les "bonnes feuilles" |
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