Des nouvelles de demain
L'amant, devenu en quelques mois à peine plus qu'un amoureux (pour se rassurer elle s'était dit que c'était probablement ce qu'elle cherchait : avoir un amoureux), au bout d'une année se transforma en simple copain, un copain de sorties (là, ce fut apparemment lui qui recherchait ce statut, à lui qu'il convenait). Peut-être, cette dégringolade inexorable, était-elle une chose qui arrivait à tout le monde, après tout, se disait-elle.
Il aurait fallu partir
alors de moins haut. Déjà, avec son conjoint, il s'était produit une chose
semblable (il y avait bien des années). Les premiers mois, il avait été un
amant étonnant (elle en avait essayé beaucoup avant lui, qui ne lui arrivaient
pas à la cheville !), mais lui n'était jamais passé par la case
"amoureux", ça n'était pas dans sa nature, et il était assez tôt
devenu un compagnon de route, puis un (encombrant) époux. Ce phénomène de
délitement du sentiment, de l'amant au mari, puis à l'ami (ce qu'il restait
néanmoins), avait pris du temps, était riche (ou appauvri !) par une véritable
vie commune, se comptant en années, en dizaines d'années même, et non pas en
jours (avec l'amoureux, elle tenait une comptabilité précise, comme une
véritable ado), ni en semaines ou en petits mois de rien du tout.
Avec lui, « l'amoureux-copain »,
tout semblait aller vite, beaucoup trop vite, tout en étant parfaitement
immobile. Impression curieuse. Les choses et les (petits) événements, dans leur
immobilisme, prenaient parfois un tour, sans que l'on sache pourquoi,
extrêmement rapide, fait d'instantanés qui la dépassaient. Tout semblait alors
vouloir lui échapper. Elle ne contrôlait plus rien. C’était un sentiment
étrange, que celui qu’elle ressentait à ses côtés. Et cette impression la
laissait perplexe, lui faisait toucher du doigt le fait qu'elle était peut-être
trop vieille à présent pour aimer.
Il n’analysait jamais
rien, on eut dit, quant à lui, tandis qu’elle scrutait le moindre changement,
la plus petite évolution, avec un instinct de crainte, à tout moment
mobilisable en elle-même, alors qu’elle ne le souhaitait pas. Elle épiloguait
sans cesse sur les moindres détails, développait amoureusement les circonstances de temps et de lieu les plus insignifiantes,
évoquant pour elle-même de menus incidents et les épisodes minuscules, qui
constituaient leur histoire. Les choses étaient vécues comme en accéléré. Il
n'y avait pas de temps à perdre, sans doute. On brûlait les étapes. Elle le
sentait, et le savait. Il ne fallait
pas se reposer sur des acquis. Ne pas penser : Voilà, je l'ai (en quelque
sorte) trouvé, maintenant
laissons-nous porter par l'aventure, au goût sucré... Mais les choses ne se
passaient pas ainsi. Il lui fallait procéder par petites touches et anecdotes
dérisoires, qu’elle se repassait sans fin, faisant surgir les traits pittoresques ou
glaçants, aux nuances infinitésimales. Une cruelle et douce précision, appelée
à épeler et détailler chacun des instants vécus enrobés dans la lenteur, venait
peu à peu s’installer dans les pages de leur histoire.
Elle ne devait pas
compter sur lui non plus pour faire avancer les choses. Il ne savait pas ce que
c'était que d'avancer. La vie se déroulait pour lui au jour le jour, sans
inquiétude du lendemain et sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Surtout,
il ne s'inquiétait pas le moins du monde de l'avenir. Pas même de son propre
avenir à lui. Alors, lui demander de se préoccuper de leur relation…
C'était toujours elle qui sonnait le glas de la fin d'une étape,
et il s'en remettait pour cela aussi à elle. Quand ils s'installaient (à coup
de crises et de textos nocturnes, hérissés, de part et d'autre) dans un nouveau
stade de la relation, hop ! quelque temps après, ce nouveau statut s'effondrait
et faisait place à un autre encore plus rétrogradé - sans enthousiasme.
Ne restait qu'une pauvre tendresse l'un pour l'autre, car ils
étaient tous deux personnes bienveillantes. Il l'appelait « ma douce »
(par écrit, c'est-à-dire par « textos », car cet amoureux-là
n'écrivait pas autrement : parmi les choses de lui qu'elle ignorait, il y avait
- il y aurait en permanence,
s’inscrivant comme un manque en elle, une « inconnue » de plus - la
forme de son écriture, à la main) et peu à peu, assez rapidement,
déplorait-elle, il s’était mis à n'utiliser plus le mot amour (il avait toujours occulté le "mon", accolé à
celui-ci). Puis, ma douce et ma doudounette, un temps
interchangeables, avaient carrément fait place (elle ne savait pas lequel des
deux avait commencé dans la dégringolade linguistique) aux sobriquets qu'un
petit garçon donne à sa voiture préférée ou à son nounours, par un tour de
passe-passe qu'elle n'avait pas vu venir et pas su empêcher, et dont elle
savait qu'il n'avait, lui, absolument pas conscience…
Mais ses doudounette,
ses douce, ses plein de bisoux, elle ne pouvait (déjà-tout-de-suite)
s'imaginer un seul instant devoir s'en passer, et elle avait décidé de s'en
contenter. Elle était tombée sur un homme encore un peu enfant, c'était ainsi,
rien ne pouvait mettre un terme à (ou du moins ralentir) ce qui était un résultat chez lui (elle ne voyait pas
cela comme le fruit d'un hasard), pas plus qu'elle n'avait le moindre impact
sur ce phénomène.
Elle avait dû batailler, au début, pour obtenir « le
minimum syndical » en-dessous duquel on a l’impression que l’autre n’en a
rien à faire de sa pomme, c'est-à-dire pour qu'il ne la laisse pas sans
nouvelles pendant plus de trois jours - pour elle (elle le clamait haut et
fort) un amour (vaille que vaille, elle continuait de vouloir appeler cet
attachement ainsi) qui se contente d'une ou deux rencontres hebdomadaires,
était tout, sauf un amour...
Elle avait lutté aussi pour obtenir de lui qu'il ne la laisse
pas se ronger les sangs, dans l'absence muette : ils devaient se manifester
l'un à l'autre, même et y compris quand ils n'en avaient pas tellement envie ou
besoin. C'était une règle, nouvelle pour lui, installé qu'il était dans son
repli tranquille de vieux garçon, qu'il avait appris à respecter, et il
s'avérait qu'à force de le faire, de manière docile quoique un peu contraint,
il y avait pris goût, et ne laissait que rarement passer plus d'une journée
sans envoyer un signe, généralement joyeux et alerte, de sa présence en pensée,
annonçant l'envie, le besoin et l'attente de se retrouver avec elle. Là, les
bisous pleuvaient à foison… Une douche d’eau bienfaisante tombait du ciel. Une
averse joyeuse d’été, qui rend ivre.
Quand ils se retrouvaient
le lendemain ou surlendemain, le baiser échangé à l'arrivée était celui de deux
amis pleins d'affection l'un pour l'autre, et celui de la séparation, quelques
heures après, un peu plus appuyé, sur la bouche et « avec la langue »,
avait toujours lieu à l'entrée du métro, ou sur le quai, entre deux rames de la
même ligne. Il était le plus souvent de son initiative à lui, et semblait, plus
que d'un quelconque désir, provenir de la non-envie de se quitter déjà, et
encore plus sincèrement, d'une manière de s'acquitter d'une tâche (presque par
politesse), avec cette femme qui ne demandait rien mais qu'il sentait en
attente de quelque chose. Il était bien incapable de savoir quoi. Si on lui
avait demandé, il n’aurait pas su quoi répondre. Dans le doute, aurait-on dit,
il tentait "le coup du baiser". On
verra bien... Rarement (elle vérifiait à chaque fois), il n'omettait de se
retourner pour un dernier baiser, envoyé cette fois de la main, quand elle
s'engouffrait dans la bouche du métro, ou se tenant tous deux face à face sur
quais opposés, attendant que l'arrivée d'un train les sépare.
C'était un être stable. Pourquoi avait-il toujours l'air de
jouer un rôle, de n'être en tout qu'à moitié impliqué ?
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