Dialogue impossible




  Tous les éléments s'ordonnaient clairement soudain, à l'arrière de la vision de lui qu’elle avait, et que jusqu'alors elle s'était refusé d'admettre. Il n'y avait plus aucune passerelle à emprunter pour le rejoindre. Rien qu’une lointaine réminiscence enchantée qui s’agitait encore en elle dans un soliloque stérile, et que venait perturber le désenchantement soudain. Ce faux dialogue entre deux ombres était en réalité un monologue, où chacune des questions demeuraient sans réponse. Le passé vécu, certes, jouait encore pour quelque temps du moins un rôle actif dans ce présent dénué d’entrain, mais le souvenir, seul, loin d’être le simple reflet de la perception se rapportant sur le calendrier à des faits passés était en train de devenir lui-même "un fait psychologique", concernant uniquement la journée d’aujourd’hui et de la présente minute. Tout avait été rayé de l’avant. Rien au-delà, ni en arrière, ni au-devant. Tous les deux, nus dans le lit, ils n'avaient rien à se dire, et leurs corps s'éloignaient l'un de l'autre, inexorablement. Elle chavirait. En cet instant, oui, elle se sentait chavirer. Pour elle, tout était présent, perceptions et souvenirs. Pour lui, non. Deux fantômes blafards qui s’effacent peu à peu dans l’inexistence. Il y a comme un souffle – puis plus rien.


Avait-il vu venir la rupture ou bien lui était-elle tombée dessus ? Impossible de savoir. Il faisait tellement souvent le sot, celui qui ne « sent » pas, ne comprend pas, n'est réceptif à aucuns signes subliminaux, que cette journée, qui devait être la dernière, s'était déroulée tout à fait normalement. Peut-être, sans le savoir vraiment, cette fin, l'avait-il attendue, désirée même, pendant tout ce temps... Neuf mois ! Neuf mois à espérer qu’elle allait le lâcher ! Cela avait dû lui paraître bien long... 
S'il n'avait pas dit cette phrase magique Viens dans mes bras, elle serait partie à la première alerte (lui, ronflant à ses côtés) pour mettre immédiatement fin à une soirée insupportable d’hypocrisie. Là, les choses avaient traîné un peu. La rupture s'était payé le luxe de quelques paroles - contrites. Sans elles, elle se serait rhabillée et aurait peut-être continué, tout en se rhabillant, de pleurer sur elle-même. Car c'était sur elle-même qu'elle s'apitoyait, plus que sur l'amour gisant. Mais il avait dit la phrase magique, et ensuite, mais ensuite seulement, la phrase de circonstance Alors c'est fini entre nous ?, passant et repassant ses doigts sur la rondeur de ses épaules, comme autrefois il disait au petit matin, faisant le même geste Alors, tu as bien dormi ? Et à cause de cet Alors, c’est fini entre nous?, plutôt que de pleurer ou de répondre, elle s'était dit qu'il fallait partir. Pour de bon. Disant cela, il avait eut tellement l'air de souhaiter que oui, ce le soit, fini…

Ne pas offrir de réponse à une question qui, quoique bien intentionnée, n'avait pas la délicatesse de dissimuler le plaisir d’une fin par lui attendue qui déjà n’était porteuse d’aucune inquiétude ni regret, lui avait donc soufflé son instinct de femme. Peut-être aussi, à ce moment cuisant et terriblement douloureux, n'était-elle pas en mesure d'inscrire le mot de la fin, comme elle venait de le voir grandir, quelques instants plus tôt, sur l'écran mural de sa chambre… THE END du film qu'elle avait visionné seule, les yeux pleins de larmes, et pas seulement à cause de l'amour impossible, entre "Tony et Maria"...

Partir, en soi, seulement partir, était une réponse. La seule adaptée. Après, il serait temps de voir, d'analyser les choses. Elle avait parlé seule pendant plus d'une heure, alors que lui se taisait, traduisant ainsi pour elle, dans une sorte d'effroi, toute la solitude qu'elle avait ressentie en s'attachant pendant près d'une année à un homme incapable de donner, incapable d'aimer. Il ne niait pas, ponctuait avec de pauvres mots, ses propos à elle. Les confirmant, pour ainsi dire. 

Elle n'avait pas eu la berlue. Il ne l'aimait pas. Que faire ? Rien. Elle s'en voulait terriblement de ne pas avoir réagi plus tôt. Mais s'éloigner de cet homme amorphe, absent à l'autre et tout entier préoccupé uniquement de lui-même, serait pour elle, elle le savait, une entreprise redoutable qu'elle avait donc tardé à mener à bien. 
Il y aurait par moments un manque glacial ; elle s’y attendait. Il y aurait certains jours (chaque jour et chaque nuit, au début) l'envie de le rappeler, de maintenir au moins un semblant de contact ; elle s'y préparait.

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