Le style à vivre
Journal intérieur, 21 oct. 2016
Je
voudrais séparer mon être éthique de mon être esthétique, l'existant,
du créatif en moi, je ne pourrais pas. Mon problème est qu'ils sont
inséparables et cela crée probablement mon style propre.
Ainsi que Th. Mann, cherchant à définir ce qu'est le style,
l'indiquait, il serait "l'adaptation mystérieuse du personnel à
l'objectif". L'"objectif" ? La vie ? Qu'est-ce que la vie ? Éviter la
souffrance et la peine ?
Rechercher le "plaisir", comme réponse, ne suffit pas. Du point de vue
vital, la vie ne peut se contenter de la simple vérité naturaliste,
puisque celle-ci ne contient rien d'attrayant. La vie a grand besoin
d'idéaux et d'illusions ; en même temps, elle a besoin de désillusions :
c'est cette dynamique qui crée et produit les valeurs vitales. "Quant
au fait que l'homme veut éviter à tout prix la souffrance, je ne suis
pas d'accord : l'ennui et les tendances autodestructrices lui imposent
des limites à son obsession du bien-être. On peut être bête
intelligemment ou bêtement. Cela étant, la bêtise n'a pas d'excuse,
parce que, d'un point de vue moral, c'est le choix de la facilité : la
défense la plus primaire contre l'existence." (tiré de Journal de galère, Imre Kertész)
[non seulement je lis, mais j'aime Kertész (Nietzsche, dans Ecce homo : "Non seulement je lis, mais j'aime, Pascal..."]
[non seulement je lis, mais j'aime Kertész (Nietzsche, dans Ecce homo : "Non seulement je lis, mais j'aime, Pascal..."]
La douleur nous enferme dans une cage étroite, étouffante, sans portes
ni fenêtres, sans aucune issue, où l'air se raréfie. Les êtres passent à
côté de nous, muets et aveugles ; mais tout à coup un toit, une
voiture, un lambeau de ciel enfoncent toutes grandes les murailles de
notre douleur, les battants d'un invisible portail s'écartent, nous
sommes sauvés et nous respirons. (Milena Jesenska, Vivre)
Voir quelque chose par la fenêtre signifie ne pas lui appartenir.
Depuis quelque temps (depuis toujours ?), ce sont les personnes
elles-mêmes qu'il me semble regarder par la fenêtre. Certaines
m'apparaissent murées dans leur silence, les hommes, surtout. L'un,
régulier comme un moteur solitaire, vit comme un ermite. Le monde autour, existe à peine. Je reste face à lui, interloquée, me disant : j'ai des
yeux - il a des yeux. Je respire - il respire, lui et moi nous
participons au même monde. Mais combien de mondes, justement, nous
faudrait-il franchir pour pouvoir nous regarder en face ? Et pourtant,
un jour, l'un comme l'autre, nous mourrons.... La vie privée ; la mort
privée. Il y a là une sorte de misère impossible à exprimer. Nous vivons
et ce qu'on nous a pris n'est rien d'autre que la vie.
D'autres, par contre, parlent trop, beaucoup trop. Tout superficiels
qu'ils peuvent se montrer, ils sont ouverts, aiment donner, partager,
même s'ils ne savent pas trop quoi donner-partager : ça part un peu dans
tous les sens. Ils essayent tout un tas de trucs, sont d'une franchise
désarmante et d'une détermination brusque et entêtée qui confine parfois
à la bêtise, une bêtise qu'on peut trouver sympathique jusqu'à ce que
l'on se mette un jour en rage, sans qu'il y ait eu à proprement parler
quelque chose de nouveau.
Car il est des jours où vous enragez, tout
simplement. Ces jours où vous reprennent ces ruminations monomaniaques
sur l'énigme de l'individu... Vous prend l'envie de les secouer, de
hurler, de maudire leurs éternelles rengaines dont ils vous assomment
sans mesure ni aucune modération, cette sempiternelle bonne humeur dont
ils s'arment contre vous pour arriver à vous toucher et s'approcher
eux-mêmes ainsi du profond, du grave et du sérieux. Inutile,
pensez-vous, de vous fâcher, d'essayer d'arracher le masque. Vous ne
trouverez rien. Il n'y a peut-être rien ou pas grand-chose derrière. Nul
ne comprendra ce que vous réclamez là. Parce qu'ils n'ont pas de
profondeur.
Il n' y a aucun progrès dans nos connaissances en matière de
psychologie (tout au plus en psychanalyse) sur ce qu'on appelle la sagesse.
L'informatisation, la révolution internet ne sont pas arrivés
jusque-là, si ce n'est en enlevant à l'homme encore un peu d'âme, pour
finir par l'en priver complètement et la remplacer par tout un kit de
prothèses lui tenant lieu de spiritualité.
Ceux-là, on ne les retrouve jamais avec le doute, le rêve ni l'attention et la légère inquiétude de l'amour, mais avec sympathie, ce genre de sympathie que l'on éprouve pour des êtres un peu fous-fous, un peu ridicules, inoffensifs en apparence et amusants, mais qu'en réalité on ne comprend guère. Ils finissent d'ailleurs un jour eux-mêmes par discerner une ironie diabolique dans le fait que tout se retourne contre eux, y compris eux-mêmes, et d'un seul coup lâchent prise. Il nous faut, face à eux, puiser des forces qui n'émergent que de la solitude.
Ceux-là, on ne les retrouve jamais avec le doute, le rêve ni l'attention et la légère inquiétude de l'amour, mais avec sympathie, ce genre de sympathie que l'on éprouve pour des êtres un peu fous-fous, un peu ridicules, inoffensifs en apparence et amusants, mais qu'en réalité on ne comprend guère. Ils finissent d'ailleurs un jour eux-mêmes par discerner une ironie diabolique dans le fait que tout se retourne contre eux, y compris eux-mêmes, et d'un seul coup lâchent prise. Il nous faut, face à eux, puiser des forces qui n'émergent que de la solitude.
Tout attachement, même mineur, tout amour affaiblit : toute confession
est renoncement qui un jour se retournera contre soi. On demeure en
attente d'un dénouement et d'une solution plus difficile. Ils ne nous
lamineront pas trop, du moins on l'espère. S'étant pris d'affection pour
eux, on était resté froid, étranger, distant, dépourvu de pensées
profondes. Dépourvu d'idées. Et pourtant on était bien. Ne serait-ce
parce qu'ils nous faisaient sourire.
Il y a des gens comme ça. Ils ont
quelque chose d'attachant mais on ne sait pas quoi. Rien ne nous attache
vraiment à eux. S'ils se font trop envahissants, ils peuvent vous
apparaître alors comme une sorte d'ennemi. Impossible à leur côté de
travailler. Impossible de penser et de vivre. On se sent comme embourbé
dans un marais. On n'a plus la force de supporter le fardeau de cette
fausse légèreté. On se met à éviter ces personnes qui nous détournent de
notre chemin. D'un coup on ne voit plus en elles aucune des beautés
dont on les avait crues porteuses. Et l'on serait bien embarrassé si
l'on devait énumérer leurs vertus, que l'on sait qu'elles ont malgré
tout. Un je-ne-sais-quoi de vain en eux domine tout le reste. Quelque
chose de totalement cru et impudique. Cette existence dont on peut dire :
ils l'ont, ils sont dedans ; ils existent, un point c'est tout. Femmes
ou hommes. Jouets sans âme. Qui le reconnaît ? Qui ose se l'avouer ?
Qui ose renoncer en toute connaissance de cause au plaisir quand il prend le masque de l'insignifiance, de l'ennui et de l'habitude ? Être capable de plaisir ne signifie pas se laisser entraîner par lui, mais l'empoigner et le dompter par la joie, l'étouffer dans une saine bonne humeur. Le monde n'est pas tel qu'il est mais tel que nous le voyons. Nous manquons d'imagination pour le voir tel qu'il est. Pour être capable de légèreté, il faut avoir de l'esprit. Nous sommes trop balourds pour avoir de l'esprit.
Qui ose renoncer en toute connaissance de cause au plaisir quand il prend le masque de l'insignifiance, de l'ennui et de l'habitude ? Être capable de plaisir ne signifie pas se laisser entraîner par lui, mais l'empoigner et le dompter par la joie, l'étouffer dans une saine bonne humeur. Le monde n'est pas tel qu'il est mais tel que nous le voyons. Nous manquons d'imagination pour le voir tel qu'il est. Pour être capable de légèreté, il faut avoir de l'esprit. Nous sommes trop balourds pour avoir de l'esprit.
Le plus souvent, on condamne chez les autres ses propres particularités
secrètes, celles qu'on ne s'avoue pas facilement. Les délicates et
voluptueuses. Celles qu'on ne peut pas dire aux hommes et qu'on adresse à
une plus haute instance, quelle qu'elle soit, y compris sous forme
d'écriture, en espérant que sous cette forme au moins cela sera compris.
Peut-être
qu'au fond, mon livre est un roman d'initiation tardive. Je ne sais
plus à présent, maintenant que je l'ai quitté et n'ose pas le relire.
J'ai été surprise dans les sites de le voir classé sous les catégories
"Littérature-Romans-Vieillesse-Europe" [sic!]. Il est passé dans
d'autres mains, voyage sous d'autres yeux qui le visiteront avec leurs
propres envies, leurs soucis à eux et y trouveront ce qu'ils ont besoin
d'y voir. (et même cela me paraît prétentieux...)
Est-ce que le style ne serait pas notre rapport tout court à la vie ?
Kertész : "Un personnage de roman vraiment réussi a des secrets qu'il cache aussi bien aux lecteurs qu'à l'écrivain qui l'a inventé. De nos jours, la réponse au grand défi de la littérature psychologique est que l'individu, y compris son âme, n'est nullement aussi important qu'on le croyait au XIXe siècle. Il est sans importance, on peut l'exterminer."
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