Pape de l'autofiction

Serge Doubrovski, né à Paris en 1928, dans une famille juive d'origine russe, est mort le 23 mars dernier à l'âge de 88 ans. J'étais en train de terminer la relecture de son Livre brisé, paru une première fois en 89 et qui a été réédité en 2012. J'ai eu l'impression d'être plongée dans une "autofiction" (concept mis en avant par lui sur la scène littéraire) pour le moins radicale, puisque dans Le livre brisé, précisément, il décrit la mort de sa femme, plus jeune que lui de vingt-cinq ans (d'une cirrhose du foie, plongée dans l'alcoolisme) avec une rage, une haine, une culpabilité et une dureté d'écriture haletante qui parfois vous font sauter des pages... On s'aperçoit, on l'a, là, devant les yeux - phénomène littéraire unique - qu'il découvre, décrit, (re)visite sa propre mort !... à venir...

J'ai sélectionné quelques passages. Pas ceux les plus "raides", moi-même j'ai eu du mal à les lire jusqu'au bout... Ceux qui ont trait à l'écriture, au roman et à l'existence en général...
(il écrit souvent en "majuscules", et laisse des "respirations" entre les fragments de phrase, ce qu'on appelle "des blancs")

p.437 ça tournique dans la cervelle RESPONSABLE DE CE QUE JE N'AI PAS DÉCIDÉ COUPABLE DE CE QUE JE N'AI PAS VOULU à n'y rien comprendre personne ni Aristote ni Hegel n'y a jamais rien compris par éclairs Freud Nietzsche lueurs vacillantes dans un ténébreux chaos une telle connerie dépasse l'entendement ON NE PEUT JAMAIS FAIRE LA LUMIÈRE dès qu'on essaie de raisonner on déraisonne du fortuit nécessaire de l'accidentel inévitable...............
Une histoire peut rester en suspend. Pas un livre : il lui faut un début, milieu et fin. L'écriture nettoie. Elle décrasse l'existence de ses scories. L'écrivain est la part inhumaine de l'homme. Son au-delà. Mon existence, elle me pèse souvent une tonne sur la poitrine, elle m'écrase, j'étouffe dedans, elle me gêne. En l'écrivant, je l'oxygène. En faire le récit l'aère. Chaque matin, séance de réanimation. Le mollasson, le fadasse, je jette. L'inutile, l'indifférent, je supprime. Je garde les épisodes marquants ou piquants, je les ajuste, je les enchaîne, je les monte. En épingle, un travail de mécano. Ma mort n'est pas un problème. Le problème, c'est ma vie. Ce n'est pas une existence la vie privée QUE PRIVÉE à la fin elle est PRIVÉE DE VIE 
L'essentiel, comment les mots s'accouplent sous ma plume. Chaque fois que je lis, je jouis. Un écrivain, c'est là, c'est ça, pas ailleurs. Les idées, s'il y en a, après. 


mon autofiction à moi : une chenille apprécie... (DS)


Je ne pourrai pas dire "toute" la vérité. Mais "tout" ce que je dirai sera vrai. SD

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