Saluée par la beauté

 Il est parti tôt, ce soir-là.

Il a dit qu'il avait sommeil. On avait bu une bouteille de champagne, juste avant son départ définitif de la maison. Elle n'était pas tout à fait finie. On boit, ensemble, depuis qu’il est là, depuis qu'il est entré dans ma vie et dans ma maison, c'est vrai, mais pas non plus comme des trous. Il l'a remise dans le frigo avec sur le goulot un bouchon spécial pour ne pas qu'il s'évente. C'est curieux, je ne l'ai pas vu faire. J'étais occupée sans doute à faire comme s'il était naturel, normal, ça devait finir par arriver, qu'il ne revienne pas demain, ni après-demain. Ni les jours qui suivraient. Nos chemins (nos "routes", comme on dit), dans une vie extrêmement courte pour lui encore, il n'avait que vingt-cinq ans, infiniment longue de mon côté, et je ne dirai pas de combien, ne se seront croisés que quelques semaines. C'est quoi, dans une existence ? Si peu, en définitive...
Sur le pas de la porte, qu'il allait franchir allègrement, presque joyeusement (aucune arrière-pensée, pas la moindre trace, et sans fléchir, je le voyais bien... mais pourquoi fléchirait-il ? il partait, souriant, vers une vie prometteuse... il avait tout, absolument tout, pour lui), après qu'il se soit rapproché (et penché) pour m'embrasser, ayant déjà aligné au préalable tous ses bagages sur le palier moquetté de rouge rubis comme encadré de bandes pourpres plus sombres sur les bords, je me suis entendu dire (je crois, "faiblement"), m'efforçant de sourire : - De toute façon, on se revoit ou on s'écrit, hein...
Sans effort (apparent), au contraire même, tout sourire - un large sourire découvrant les dents - prononçant clairement les choses, en articulant et ponctuant bien, de son côté, il a fait  : - On se voit... et on s'écrit. Les deux. (la valeur de ce ET... et ce mot "deux" m'ont fait (un instant) quasiment quitter le sol)
Et, se retournant, il a appelé l'ascenseur. J'ai vivement refermé la lourde porte sur son départ (soudain, je la trouvais "lourde", oui).

 Demain, j'irai m'acheter Harold et Maude. Il est temps que je le lise ce machin, (de Colin Higgins, je lis sur Wikipédia, je ne connaissais pas l'auteur). J'ai toujours reculé le moment. Mais là, il est temps. Mon heure a sonné. Je plaisante, hein, qu'est-ce que j'en ai à foutre d'Harold et Maude ? Ça date de plus de 45 ans, cette histoire... Les temps ont changé, non ? Les choses ne se passent plus comme ça. Tout de même.
Mais si! (que faire d'autre?), je vais me le procurer ce livre et le lire - peut-être.

 Le problème, il est là : depuis qu'il est entré dans ma vie (et aussitôt ressorti), je passe d'une idée à l'autre, d'une envie à son contraire, je ne sais plus trop ce que je fais ni ce que je dois faire. Je change d'avis comme de petite culotte.
Si ! Je sais très bien ce que je fais (ah, vous voyez ! encore un revirement), j'essaie de profiter un maximum de sa présence, tout en me disant, chaque minute qui s'écoule, ne t'habitue pas, il va repartir, c'est programmé. Ne t'extasie pas trop devant sa fraîcheur, sa beauté...
En fait, c'est cela : depuis un certain temps (je n'ose même pas compter combien... en mois ? en années ?) je n'avais été, comment dirais-je, saluée par la beauté, oui, c'est cela, c'est ce sentiment, la beauté que l'on ne trouve que chez certains hommes, qu'ils soient jeunes ou vieux, là n'est pas la question. La part en moi qui réclame la beauté, qui a besoin d'elle, n'était pas satisfaite, je dirais même qu'elle se sentait horriblement frustrée - et pas contente du tout ! Il y avait un grand déficit de beauté, de grâce, de légèreté… Je l’éprouvais physiquement. Et là, depuis cette période, bénie des dieux parmi toutes, ce début d'année où il s'est pointé, je baigne - mes yeux, mon corps, mes mains, ma peau, mes oreilles, mes cheveux - dans un délice reposant-apaisant, où toutes les choses, tous les phénomènes, les sons, les couleurs, sont merveilleusement assortis… Sans qu’il n’y ait rien de spécial à faire. Ce n'est pas plus compliqué que ça, me dis-je. Mais il a fallu attendre un certain temps, ça oui.

 Son sourire. Ah! son sourire !... Il chargeait sur sa mini-fourchette en bambou des rondelles de cœurs de palmier citronnées que j'étais en train de  préparer à l'instant où il avait sonné à la porte, se tenant, déjà tout sourire, derrière, et je lui avais ouvert, m'essuyant les mains à mon tablier. Et il s'était installé, se joignant à moi. Et allait alors pouvoir commencer, comme chaque soir et encore pour un temps, une de nos vespérales entrevues, constituées de minuscules petits riens.

 Comment (par quoi, maintenant)  suppléer à ce charme inexplicable et à présent hélas rétrospectif de la première fois ? Y aura-t-il réponse à cette question dans Harold et Maude ? J'en doute fort.
Peu à peu, à part sur les photos que j’ai faites de lui, je sais qu’il va s’effacer de ma mémoire sensitive ; je vais oublier son visage et son regard. Et son sourire !, sa voix, ses gestes parfois presque un peu féminins, sa manière de se déplacer, son corps long et souple, au maintien droit. La grâce de sa silhouette, parfois légèrement emprunte d'une sorte de raideur, ou de retenue.
Dans ma très petite cuisine, je me trouvais dos à lui en train de finir de ranger après notre dîner. Je me suis légèrement retournée vers l’évier et je l’ai vu, à peine penché au-dessus mordre dans une poire bien mûre dont le jus dégoulinait de sa bouche au travers de ses doigts, et cette vision-là avait quelque chose de terriblement sensuel. Je ne pensais plus vraiment y avoir droit – ça non, me suis-je entendue penser. En plus, il me parlait en même temps. De choses drôles. Légères et drôles. Des petites histoires à lui. Qui m'intéressaient moyennement, mais peu importe.

Comment à présent réinventer tout cela ? Qui pourra encore m’offrir des images, des sensations pareilles ? Cela va se faire, c’est certain, de plus en plus rare… je me doute bien. Comment faire pour ne pas le perdre ? Ne pas l’oublier mais ne pas non plus se laisser envahir, après, par une inutile et douce nostalgie des instants en fuite ?

 Régime de la folle chimère. Quand on pense jouir d’un pouvoir inattendu, celui qui donne des ailes, pas celui qui commande et écrase, on est aussi tenté de vouloir le compléter. Qu’il dure et surtout s’étende sur toutes choses de l’existence. Il apparaît soudain urgent de doubler sa liberté toute neuve, la faire redoubler, comme on dit d’une « classe », pour se rendre en quelque sorte libre de sa liberté elle-même, et tout déposer - vraiment tout - aux pieds de l’élu.
L’ouverture vers l’avenir (quel avenir ?) ne suffit plus. Déjà l’on se voit remontant le courant du devenir, et l'unique issue ouverte à l'acte libre s'en trouve ainsi obturée. Ce que l'on recherche n'est rien d'autre qu'une liberté qui serait libre de sa liberté même...

Et pour moi, plus concrètement, l'occasion de m'interroger une fois de plus sur le charme des souvenirs. Cet avoir-été-là, dont il m'a gratifiée, n'est plus qu'un souvenir. Et c'est, comme tout souvenir, quelque chose de vide, d'insuffisant, et, comment dire, spectral... Ça a du charme aussi, mais ça ne suffit pas. Lui-même en avait, du charme, on peut le dire. Je ne dois pas être la seule à le penser et l’avoir ressenti. Quelque chose en lui d'indéfinissable, d'insaisissable ou impalpable. Au choix. Mais on en a vite fait le tour. C'est peut-être le problème, avec le "charme". Il n'est jamais localisable, ici et là. Peut-on faire le tour de quelque chose de non localisable ? Quel que soit le point où l'on serait tenté de l'assigner, il est déjà ailleurs, et, ainsi que l'horizon, il apparaît toujours au-delà, toujours plus loin… C'est la raison pour laquelle le charme dure. Imperturbable. La raison pour laquelle on se fait toujours avoir une seconde fois, et une troisième, et ainsi de suite... Le "charmé" par le charmeur restera toujours à la fois sur sa faim et insatisfait. Le charme exprime un désir largement insatisfait. Un désir qui est, en naissant, avant même de naître, déjà une sorte de regret. Et ce désir est infini, comme est infinie la nostalgie inapaisable de la possession amoureuse. À proprement parler, ce désir-là ne sait pas très bien ce qu'il désire. Il inquiète autant qu'il envoûte.

 Le matin, l'après-midi et le soir tard (c'est alors une tisane), je fais tourner le sachet de thé dans une tasse d'eau chaude, avant de le retirer et le jeter. Lui - j'ai remarqué - il le laisse flotter dans le bol. Un matin, alors qu'il déjeunait (debout, il craignait d'être en retard à son nouveau travail), buvant un peu trop vivement une rasade de l'eau parfumée, l'étiquette du sachet est venue s'appliquer contre l'arête de son nez. Il a été surpris - nous étions en train d'échanger les premiers mots du réveil, ceux un peu hésitants mais joyeux, d'une joie ébouriffée, cheveux mouillés, encore ensommeillée - et nous avons éclaté de rire. Son rire... Son sourire !... La journée commençait bien.
Pourquoi plus personne ne rit-il pour des riens ? me suis-je dit, hier soir à minuit, en faisant tourner lentement dans la tasse, le sachet d'infusion avant de l’en retirer et le mettre à s’égoutter au fond de l’évier. Silence dans la maison. Je n’entendrai plus sa voix depuis sa chambre s’adresser de loin à la mienne.
C'est ainsi que je pense à lui, souvent. Au travers de toutes petites choses. Ce n'est pas très important, bien sûr, et je pourrais tout aussi bien plutôt m'appliquer à effacer tout cela, à quoi bon se rappeler de si menues choses... Mais d'un autre côté, je me suis promis de tout noter.
Ce soir, je le vois. J'ai réfléchi longuement, au matin, avant d'allumer la lampe depuis mon lit, à la façon dont je vais m'habiller.

  
Au-delà de toute objectivité, il y a quand même l’objet lui-même de ce que l’on cherche à comprendre, qu’on voudrait circonscrire dans un regard, dans une écoute, cet objet dont on vérifie et revérifie la forme à volonté jusqu’à épuisement, sans que rien ou pas grand-chose n’en échappe, ne vienne à vous dans sa complétude. 
Je me sens sur un plan incliné, sur lequel je me laisserais bien glisser. Sans plus penser à rien. Le regarder, c'est tout. pas l'observer. En plus, Harold, si bavard, est muet en fait. Et je le sens pressé de s’en aller.     

 L’adieu diffus et presque silencieux qui chuchote en nous à voix basse, après chaque minute heureuse et après chaque rencontre, se concentre dans la ferveur du dernier soir, de la dernière entrevue, du dernier serrement de main et du dernier baiser…

 Adieu pour toujours, ou à jamais ! Comment l’écho poignant de ces paroles remplira-t-il le désert infini du temps ultérieur qui commence ce soir ? 


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