Solidement implanté



Lorsqu'il s'agit de terminer la... comment dire... "rédaction" d'un livre (trop "scolaire")... de lui "apposer le point final" (trop "romantique", ça ne se passe pas du tout comme ça)... d'aller jusqu'au bout de la série des chapitres "prévus au départ" (pas vraiment un nombre de chapitres fixé à l'avance, ils se sont ajoutés les uns aux autres) - alors faisons simple, et disons : quand "l'écriture est arrivée à son terme" (on sait exactement quel jour, même s'il y a eu un nombre incalculable de "fausses fins"), eh bien l'on se sent tout chose... pris d'une sorte de vague à l'âme... On ne sait plus soudain que faire de ses dix doigts, ordi éteint, bouquins refermés avec toutes les petites notes et marque-pages à l'intérieur qui en dépassent, qu'on ne veut pas jeter... on sait jamais... si le PC "plantait", si l'Ipad "cassait", après 10 ans de bons et loyaux services, après tout ça pourrait bien arriver, si la clé USB se perdait, tombait de mon sac, et qu'il faille tout reprendre... tout réécrire... Alors on va vite en faire une version-papier... Un beau manuscrit tout tiède, comme croissant sortant du four, vous tombe dans les mains. On le renifle, ça sent bon, l'encre, mélangée au papier... On fait défiler, sur le trottoir, devant le magasin de photocopie et sans les "lire", les pages... Tout a l'air correct. Parfait. Et on appelle l'ami, bibliophile et grand lecteur, qui fait des courses non loin, dans le quartier, pour qu'il vienne récupérer "le nouveau-né", et l'emmène en lieu sûr, chez lui (pas la force, après neuf mois de "grossesse"... plus du tout la force, de s'en occuper...) Tiens!, lui aussi, il le "respire"... Il la tourne, la retourne, l'unique troisième version-papier, sous toutes ses faces, pour en respirer le parfum... Il distille et boit à petits traits ce breuvage pour en percevoir toute la saveur; il flâne paresseusement dans les pelouses de la page puis soudain s'en retourne, dit Merci, et s'éloigne d'un pas pressé... Je ne l'ai pas écrit "pour" lui, mais c'est bien que ce soit lui qui s'en occupe. 

Je suis une femme désœuvrée, à présent; je vais pouvoir m'attarder à loisir, longuement, lentement, pour toutes choses... sans penser "au texte" de la Chose. Me tenir dans la contemplation statique de la réalité, sous toutes ses facettes.

J'ai cherché à redonner un corps et une consistance au passé vaporeux. J'ai épilogué sur les moindres détails, développé les circonstances de temps et de lieu les plus insignifiantes; évoqué les menus incidents et les épisodes minuscules de l'existence quotidienne, en procédant par petites touches et anecdotes dérisoires, et fait surgir, avec une cruelle et douce précision, les traits pittoresques et les nuances infinitésimales de toutes ces choses que j'ai cru bon d'épeler et détailler, en ne laissant de côté aucun des instants, qui étaient encore, jusque-là, enrobés dans la lenteur. Voués à l'oubli.


J'avais des questions qui sans cesse me trottaient dans la tête (certaines me venaient de ou plutôt "depuis" le Journal de Gombrowicz), comme, par exemple, celle de savoir "comment faire pour donner à cette pensée son poids spécifique? pour la construire plus solidement, l'insérer dans un travail plus vaste : le temps dont je dispose n'est jamais que du temps - que personne ne respecte, il est celui d'un employé subalterne!"... ou bien, je l'entendais très bien, trop bien, quand il mentionnait : "Je dis seulement que l'art agit sur nous autrement que nous le pensons. Et ce qui m'irrite, c'est que notre méconnaissance du mécanisme de l'art nous rende inauthentiques là précisément où la loyauté a le plus grand prix." Et encore : "Devenir plus simple. Mon refus de "subir" l'art. C'est là une bonne et saine politique d'artiste. Vous n'admirez rien du tout, vous qui courez les musées, avides, bouche bée, vous ne faites que tenter d'admirer. Je suis, quant à moi, de moins en moins enclin à distribuer ma sensibilité en compartiments séparés, et je refuse de fermer les yeux sur toutes les absurdités qui, sans être de l'art, l'accompagnent. J'exige de l'art non seulement qu'il soit bon, mais encore qu'il soit solidement implanté dans la vie. Mon compagnon, à qui j'expliquais cela, respirait assurément la "simplicité" et le "naturel" (ce naturel au second degré qui est de l'artifice maîtrisé) et, conformément au savoir-vivre en vigueur, me reprochait mon exagération... Quant à moi, je suais une apathie qui se nuançait de dégoût, d'aversion, de révolte, de colère et du sentiment de l'absurde".

Après ça, que voulez-vous donc écrire ?... Et dire.

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