Tête baissée



 Cosmos, de Witold Gombrowicz. J'aimais et je n'aimais pas ce livre. Il m'inquiétait. Me troublait aussi. Des fois, il me faisait rire, tellement il était étrange. Je suffoquais. Je manquais toujours de l'abandonner. Le laisser en plan. Là, tout de suite. Trop bizarre, cette histoire. Qui n'en est pas une, d'ailleurs... Mais toujours j'y suis revenue, et je l'ai lu jusqu'au bout.





Il y avaient de purs moments de lecture. Celle que l'on sent si proche de la littérature. Livre atypique, au parcours mystérieux, qui continue sa route en soi une fois même qu'on en a tourné la dernière page. C'est souvent que me reviennent des passages, des moments, des impressions fugaces.

Un jour, je me suis aperçue que depuis cette lecture, je n'écrivais plus pareil. Il m'a fallu un certain temps pour m'en apercevoir. Cosmos a laissé quelques traces. 

Par exemple, ici.

1/ Tête baissée

 Ne pas écrire quand on a quelque chose à dire. Surtout pas...
Mais alors quand écrire ?
Quand on se tient loin de tout, peut-être, observant... Lorsqu'on se trouve absorbé par les choses et par ses propres complications (de ces choses...).
Quand on sait - quand on sent - que l'on est passé déjà "de l'autre côté".
Alors, oui, peut-être, il est temps d'écrire...

 Si je me risque à évoquer (sans plaisir) mes aventures (quelles aventures ?), je me sens en même temps comme quelqu'un qui serait tombé dans une sorte d'exagération et ne pourrait plus s'en sortir. Qui se sent mal à l'aise ensuite comme lorsque on a mal à la bouche d'avoir trop parlé avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine. Cela m'est arrivé récemment en plus... Je sais très bien de quoi ça retourne.

 Avec cette personne, c'était comme un gros boulet, qu’il me fallait inexplicablement traîner, même s'il gardait, bien enfouie sous plusieurs couches, une part de mystère, que pas même lui ne soupçonnait.  Je restais là, hostile malgré moi, examinant sa main, son cou, son profil pendant qu'il me parlait en conduisant.
Je n'y étais pas. Mais alors pas du tout. J'attendais que ça vienne. Mais non. Rien. Le détaillant sous toutes ses coutures, le découpant par "pièces", comme on dit chez le boucher, au lieu de le prendre dans son entier, je voyais bien que seule mon observation m'intéressait - pas lui. Un organe-obstacle en quelque sorte, où l'organe prévaut sur l'obstacle, et que l'on n'arrive pas à dépasser.
Examinant par exemple sa main sur le volant, puis sur ma cuisse, venue se poser de temps en temps, mais (au début) sans intention particulière et tout en parlant, sa main qui m'attirait, qui me repoussait, dont je tentais d'analyser les possibilités de contact érotiques en quelques secondes (c'est important les mains, dans le domaine...), j'essayais de percevoir si en moi le rejet allait prendre ou non le dessus sur l'attraction, et si cette main j'allais l'accepter ("un jour", pas forcément celui-ci) ou non... Jamais.

Toutes ces pensées divagantes m'éloignaient radicalement de lui et de la situation apparemment très particulière quoique par certains côtés banale dans laquelle nous nous trouvions ensemble, et je ne pouvais m'empêcher, une fois avoir fait le tour des non-pensées liées à lui (assez rapidement épuisées, il faut dire), de m'en aller dans ma tête en des directions tout opposées au sujet (à "notre" sujet) et où il était plutôt question de mon travail, ma maison, des choses à y faire, une lessive en rentrant, un carnet égaré le matin à retrouver (ah oui, très important, NB), remettre la main dessus, mais bon sang! où pouvait-il bien être, j'étais sûre de l'avoir mis en un endroit évident - logique -, une émission de télé à regarder le soir... bref, une distraction, légère mais infernale, s'emparait de moi m'entraînant loin, bien loin de lui... qui de son côté me parlait d'un truc vague, à propos duquel, si j'essayais un peu de me concentrer, je finissais par comprendre qu'il s'agissait... d'amour. Ah oui, c'est bien ça ! Il veut je pense me parler d'amour. Je le vois, ne vois même que ça, à travers la brume de ses regards flous.
Cela, oui, était sensible, plus que par ses mots, à ses regards qu'il me lançait par moments, ainsi que par l'attitude de tout son corps où à la fois on eut dit (et il semblait) être "à son affaire", comme agité cependant presque imperceptiblement, et tout en même temps se retenant de l'être.

Quand il tournait une seconde vers moi la tête, tout en conduisant, son regard semblait reculer, comme s'il s'était brûlé. Ou qu'un grand danger le guettait, contre lequel - c'était déjà trop tard - il ne pouvait plus rien.
Qu'y faire ? Que pouvais-je y faire ? Que devais-je faire ? À quoi s'attendait-on, de ma part, au juste?... C'est comme si je ne savais plus. J'avais oublié. Je ne savais plus ce qu'il faut faire dans ce genre de situation... Et je ne voyais qu'une seule issue : fuir.

 Je me dis que j’allais sortir. Respirer l’air frais.
Raté. Enfin si, frais il l’était, et même glacial, plusieurs degrés en dessous-de zéro… mais une pollution intense associée.
Enfin, je me levai quand même. Rues de la ville, polluées ou pas, il me fallait marcher, voir des gens. Je fis quelques pas jusqu’à la porte. Et me voici sur le trottoir. Tout s’était arrêté. Plus rien. Tout redevenait tel un mur sale. Des murs sales, partout. Le chaos. Est-ce que je n’avais pas minimisé l’ampleur sur moi de cette histoire, jusqu’à son agonie ? Étais-je bien sûre qu’après cet instant presque solennel où les événements avaient pris leur élan avant de se précipiter, il n’y aurait pas de nouveau un bourdonnement, la reprise de l’essaim, comme une nouvelle inondation mentale, une avalanche qui surgit au cœur de l’hiver (ses mails me faisaient cet effet-là, en effet), une armée de la bêtise en marche ?...
Mais non, il y avait bien eu un coup décisif, une poussée dans la direction voulue. J’étais cette fois semble-t-il libérée. Aucune déception. Assez peu d'affaissement pour mon être désappointé. Pas la moindre amertume. Bon débarras.
Qui peut savoir ce qu’un autre a dans la tête… Voilà ce à quoi je pensais, avec la plus grande force, la plus intime profondeur, mais sans la moindre pensée.
Condensation, comme de la buée sur la vitre, flou épais des paroles ainsi qu'elles le feraient, en tombant sur une tapisserie sale… ou descendues, dégoulinant du plafond.

 Je note des faits. Ceux-ci et non pas d’autres.
Ce qui n’était pas rien mais pas grand-chose non plus (qui me gênait chez lui) m’avait paru insurmontable parce que toute défense, ou fuite, embrouillait davantage, comme si je m’étais vue tomber dans un de ces pièges où le moindre mouvement que l’on tente de faire vous enserre un peu plus… Et qui sait si je n’avais pas été attaquée pour la seule raison que j’étais prête à me défendre, oui, qui sait ?...
Peut-être avais-je eu un peu peur ou bien avais-je été attirée par un type qui réunissait à la fois la non-beauté (pas la laideur, ce peut être séduisant la laideur), la non-intelligence (pas la totale bêtise, il y a une sorte de charme à la crétinerie) et cela avait provoqué en moi la première crispation (je m’étais sentie crispée depuis la première heure, comme si je me savais très peu - trop peu - dans mon élément avec celui-là qui sortait d’on ne sait où, tel un pantin surgissant de sa boîte à tout bout de champ, son mécanisme déréglé), une crispation préhensible, par laquelle à vrai dire tout avait commencé. Qui allait donner le ton.
Ma défense ainsi aurait-elle précédé en quelque sorte l’attaque ? Je n’en étais pas sûre. En tout cas après quelques mois, pour arrêter les frais j’avais eu bien du mal. Impossible de revenir en arrière. Une tumeur s’était formée à ma périphérie et plus je luttais contre elle, plus je voulais la détruire, plus elle se développait. Ce qu’il m’avait vendu comme un miel amoureux… peuh… me dégoûtait. Celui-ci le reliait malgré tout un peu à moi – et tout devenait poisseux. Pouah les liaisons… Ne plus lier. Ne plus se lier. Associer… Associer, un temps.
Avec et sur sa personne (et là, je le dégage d'une quelconque responsabilité : il n’y est pour rien) en permanence je réfléchissais au plus profond de moi-même, mais sans avoir une seule vraie pensée – comme s’il me les avait malgré lui toutes prises.

 Et devant moi, le sable. La plage à l’infini. Ou devant moi, une herbe innommable. Rien d’autre. À quoi penser ? À quoi bon parler… on était… trop loin. Nous étions… nous étions ailleurs. À jamais non-proches. Pourquoi dès le début ne pas lui avoir opposé de résistance ou du moins pas suffisamment ? Dès le premier soir – la première nuit – il s’est imaginé que c’était gagné, que je partageais son enthousiasme simplement parce qu’il était parvenu à m’emmener à la mer. Je dis toujours oui à la mer. Et bien entendu, il n’avait pas emporté de capotes. Ni de lubrifiant. De toutes manières, ça n’aurait servi à rien. Mais si j’avais été d’accord (imaginons), qu’aurait-il fait sans ? Il était de ces hommes qui ne baisent pour ainsi dire jamais et qui à la longue en sont devenus peu prévoyants; manque de pratique. Les choses leur « arrivent ». Le loup sort du bois. Hors course, hors temps, ils improvisent. Ou laissent l’autre prévoir. 

Je n’ai pas fermé l’œil, cette nuit-là. Me suis dit que ce serait la dernière que je passais avec lui (en même temps que la première, ce qui, malgré tout, me calmait). Le roulis de la mer (associé à ses ronflements à lui) m’énervait par son obstination stupide. Je regrettais de m’être laissée entraîner dans une histoire dont je n’avais aucunement envie.
Mais d’un autre côté, comment résister si la parole n’est qu’un prétexte pour faire fonctionner la voix ? Lui, il laissait tomber ses paroles avec nonchalance, comme de mauvaise grâce. Parler n’était pas ce qui l’intéressait au premier chef. Nos actes sont d’abord de nature inconsistante et capricieuse, ce n’est que tout doucement et malgré nous qu’on y revient et qu’ils revêtent, hélas trop tard, leur caractère non nécessaire et convulsif. Nous sommes pris comme entre des tenailles, et ce qu’on a « fait », ou laisser faire, ne nous lâche plus. Ajouté ou mélangé à cela, il y avait le fait que, impatient, et l'impatient veut la fin sans les moyens, il fonçait tête baissée au devant de la fin (de notre histoire) qui ne faisait pourtant que commencer. Le temps pour lui était simple retard et stérile négativité. Ça ne valait pas d'en parler. Le temps, il courait déjà après. S'il fallait en plus lui consacrer du temps ! Rivée à lui inexplicablement, sans aucune raison particulière (il était marié, je l’étais aussi, nous étions parents chacun d’une nombreuse famille qui nous dévorait déjà l’un l’autre, comme s’arrange toujours pour le faire chaque famille), je le traînais comme un boulet au pied, sans pouvoir m’en défaire.
Je regrettais déjà. Mais qu’est-ce qu’il m’avait pris ? Moi, j’ai ma vie, me disais-je. Soixante-trois ans qu’elle dure. Que je m’endure. Mon existence, elle, a ses raisons, son rythme bien à elle et ses rituels. Son or-ga-ni-sa-tion. Si un homme veut y entrer – même à la marge – il faut aussi qu’il accepte un certain règlement, ou du moins certaines règles. Ne pas vouloir trop compter, justement. Ni compter dessus. Il faut mettre le prix. Celui d’une certaine réserve et discrétion.

    - As-tu des plans pour cet été ? Moi, je serai libre du tant au tant. Je peux t’emmener où tu le souhaites. Organise-toi… Quand prendra-t-il ses vacances ?... J’espère que ça concordera avec les siennes… Ma femme part du tant au tant… Tu ne dis rien ? Tu ne sais pas ? C’est curieux tout de même que vous ne prévoyez rien à l’avance ? Vous n’avez pas l’air de former un couple… Un couple, ça s’organise. Tu n’as jamais pensé à te séparer ?
-    Non, pourquoi ça ? Et toi, tu y as pensé ?...

 Si un homme entre dans ma vie, il faut aussi qu’il entre dans mon système. J’aurais peut-être dû le prévenir avant. Quel est le problème ? Le problème, c’est qu’on ne peut jamais se mettre à la place de l’autre. La raison pour laquelle l’amour ou ce qui s’en approche toujours échoue. Il n’y a pas de « place de l’autre » à laquelle se mettre, il n’y a que de petites coïncidences, certaines affinités que l’on croit l’espace d’un instant percevoir, des contacts tangents.

On était je crois à la fin du mois de septembre. La chaleur perdurait. Les choses traînaient aussi. Ce n'était pas seulement à cause de la chaleur - accablante. Elles traînaient comme sur une route l'on chemine sans aucune perspective. Pas d'attentes. Pas d'avenir. Pas de souffrance non plus, mais plus aucun plaisir. Pas même la moindre ombre de souvenir d'un moment heureux partagé. Seulement une certaine lourdeur venue se surajouter à la chaleur déjà pesante. Mais quand, oui, QUAND ? me débarrasserai-je d'elle, cette pesanteur en toutes choses ?... Il faudrait quand même un jour y songer. Et si j'essayais de me débarrasser d'abord de lui, pour commencer ? Après tout, cela valait peut-être la peine d'essayer. Déjà, ce serait un poids de moins... Plusieurs journées ainsi emplies d'un peu n'importe quoi, avant de décider... Une suite même, infinie, de journées s'enchaînant les unes aux autres sans que rien ne se passe de particulier.
Et enfin !... J'attendais ce moment avec fièvre mais je ne maîtrisais pas exactement le jour et l'heure où il allait se produire. Je m'en détournais, même si je le savais inévitable. Je ne voulais pas interférer, pas m'en mêler, pour que l'expérience (une nouvelle fois encore !) soit des plus objectives. Toujours recommencer... Quitter et re-quitter. Il avait l'air assez honnête et propre, mais cette propreté, songeais-je, ne pouvait-elle pas me salir ?... Des pensées oiseuses m'assaillaient.
Je savais que je n'avais rien à craindre, que ça finirait par s'arrêter. Ainsi va la fin d'une histoire. Mais j'hésitais pour moi-même à appeler "histoire" une telle accumulation continuelle de ce qu'on pourrait nommer comme étant simplement des éléments... une foule continue d'éléments dispersés. Une suite de micro-évènements à peine perceptibles, rien de plus. Que cette accumulation brouillonne finisse enfin, j'attendais cela depuis des mois !...

Il faut être patient.
Je crois, ce qui me bloquait pour ne pas pousser les choses vers leur fin naturelle en les "précipitant", c'est la pensée que chacun au fond veut être lui-même, tout comme moi je cherche à être moi-même... Et il insistait, et ça résistait, et je ne me laissais pas attendrir - rien de touchant ni d'attendrissant chez quelqu'un qui semble être sûr de finir par l'emporter, en étant tenace, collant, et qui s'accroche à vous...
Qui aimerait le harcèlement ? Bien entendu, personne, et pourtant, même le harceleur veut être lui-même, veut l'être, harceleur, c'est son job, et il est facile de dire, quand on l'est (à condition d'admettre qu'on le soit, ce qui est rare), qu'on voudrait bien en guérir, mais cela sonne faux, personne n'y croit. Comme si, en quelque sorte, on disait "je ne veux pas être celui que je suis"...




                                                               
                               

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