The place to be
The place to be
Nous sommes à une semaine des élections présidentielles et, (j'en ai un peu honte, mais un peu seulement, honte d'avoir honte : la honte finit par oublier son objet) en ce dimanche de Pâques je ne suis préoccupée que d'oiseaux (les œufs pondus par mes oiseaux, leur acheter des graines, fabriquer de la pâtée d'élevage... c'est pas de ma faute si la saison de reproduction commence en même temps que la "campagne") et, par ailleurs, mais par certains côtés ce n'est pas très loin, je m'occupe de faire "grandir" mon dernier texte (de littérature, un roman). Encore de l'élevage, en somme.
Pour le reste, qui n'est pas ces deux activités, je me trouve absolument seule. En tout cas isolée.
Tout ce que j'entends, tout ce que je vois et m'efforce de lire, qui n'est pas littérature et concerne cette "consultation" électorale, ne m'intéresse guère et/ou me reste en travers du gosier. Ce n'est pas que je ne sois pas concernée. Tout le monde l'est et pas seulement les électeurs français. J'irai voter dimanche prochain bien sûr. Et même, ce lundi de Pâques (demain), je vais me rendre au dernier (grand) meeting d'En marche!, à Bercy, même si je ne suis pas (encore) entièrement convaincue par l'homme, ni par le slogan, ni par le thème de campagne : la révolution...
La révolution, comme l'écrivait Gombrowicz, il y a 64 ans (exactement mon "âge"), pour un communiste qui croit, elle semble être un triomphe de la raison, de la vertu, de la vérité... il ne voit rien en elle qui s'écarte de la ligne normale du progrès humain. Mais au "païen", comme l'appelle Milosz, la révolution révèle autre chose, elle lui offre une conscience nouvelle qui peut se formuler comme suit : l'homme peut tout faire de l'homme. Et il ajoute plus loin : ce n'est pas sur le cadavre de toutes ces visions du monde [classe, Etat, nation] que pourra naître une troisième vision : l'homme en rapport avec un autre homme, et concret - moi en rapport avec toi, avec lui...
Si je me rends à Bercy demain (alors que les grands rassemblements après des années de militantisme m'inquiètent, et que la foule m'angoisse), c'est d'une part que ("historiquement", et quel que soit le résultat in fine), c'est The place to be (si l'on doit en choisir une, et si l'on veut-doit physiquement-matériellement être quelque part : la seule) et, d'autre part, que, n'ayant pour amis que des étrangers, qui ne votent pas parce qu'ils ne "peuvent" pas voter, je ne peux pas faire de prosélytisme de mon côté, et d'ailleurs, je n'ai jamais été capable de prêcher quoi que ce soit aux autres, n'étant pas moi-même convaincue. En rien. Dans aucun domaine.
Donc, "finalement", je n'ai pas tant que ça honte... de ne pas m'intéresser à tout ce qui enflamme en ce moment les médias et les réseaux et le peu de journaux qui restent... dont les articles du moment sur le sujet s'entassent sur ma table sans que je trouve un moment pour les consulter... (honte !)
La honte, même si elle est "un alcool fort" en littérature, et surtout pour quiconque en fait l'aveu et l'écrit, nous découvrons aussi qu'elle a partie liée avec une seule chose : notre expérience commune. Et celui ou celle qui la nomme et la décrit est celui qui peut dire : Je suis comme vous. Tout simplement ça. Tout le monde et chacun a sa honte qui lui est propre.
"Dans l'espace de la fiction, la mémoire peut respirer, le passé, se relativiser, la honte et l'insatisfaction, s'ironiser. Un autre temps se déroule au cœur de l'écriture. Ce drame d'un être déchiré, nostalgique à l'égard de l'homme d'action, ne pouvant se retirer, tout à fait... cela donne, entre autres possibles, l'être écrivain. "La littérature, ne "nomme" pas la honte, elle s'attarde plutôt à la surface des corps embarrassés, saisit la violence des regards qui s'entrecroisent, là où la honte devient un mal irrémédiable (Bernanos)" (La honte, J-P Martin)
Mais la honte, pour Gombrowicz, c'est, comment dire, "pire" que ça. : "Nous étouffons, suffoquons dans l'espace resserré et rigide où l'imagination d'autrui nous enserre. Pour lui, la pensée n'est qu'un "échafaudage de secours" et "l'hymne de l'avenir" ne saurait éclore sous une plume trop attachée au présent. Il conclut : Que chacun se borne à faire ce pour quoi il est appelé et doué. "Cette page, ce poème, cette phrase sont libres, affranchis et par la même, ils nous libèrent."
"L'on peut, sur des choses périssables, écrire d'une manière impérissable. Je dois me ménager, toujours, un recul convenable. Et il ajoute, dans son Journal (1953) : Dans une centaine d'années, si nous survivons en tant que nation, d'autres formes viendront à naître parmi nous, et c'est contre elles que mon arrière-neveu tardif se révoltera, tout comme je le fais aujourd'hui.
J'aime autant ne pas trop me lier aux devises du jour, aussitôt remplacées. A savoir que toutes ces thèses, ces voies, ces problèmes au fond - je m'en occupe certes, mais plutôt à mon corps défendant.
Afin de mettre un certain ordre dans mes sentiments, j'ai décidé, il y a très longtemps, de me borner à commenter ma propre réalité. Ma pensée a coutume de suivre des chemins trop personnels, et je possède un univers bien à moi qui peut paraître aux autres soit chimérique, soit périmé.
Depuis un certain temps - sans doute sous l'effet de l'existence monotone que je mène -, je me sens envahi par un genre de curiosité que je n'avais jamais éprouvé avec une intensité aussi concentrée : la fringale de savoir ce qui va se passer dans un instant. Mais la clef de notre propre énigme nous fait défaut."
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