Trouville for ever
Il avait fallu qu'ils passent quatre jours et trois nuits ensemble, en terrain neutre (à l'hôtel au bord de la mer, en plein hiver) pour qu'elle puisse mesurer assez précisément ce qui les unissait, mais aussi ce qui les séparait, et les séparerait toujours. C'était assez troublant.
Il lui semblait que les rôles s'inversaient. Alors qu'avec son
mari, en même situation, elle était l'élément du couple qui se réjouit de
sortir, aller dîner, qui vit les choses avec gourmandise tandis que l'autre se
traîne, s'angoisse à propos d'une table pas réservée à temps, un hôtel complet,
les choses à visiter « à tout prix », et n'attend que les stations
dans la chambre pour se ressourcer et faire l'amour puis éteindre la lumière à
dix heures du soir, là, c'était lui qui apparemment traînait pour différer le
retour à la chambre, reculait les moments d’aller au lit, voulait toujours
rester dehors à faire la fête, manger et picoler, dans le bruit des brasseries,
avec sorties subites dehors pour fumer, et dormait dès le premier soir, du
sommeil du brave, sans même l'avoir prise dans ses bras...
Elle faisait mine de rien, ce n’est pas si grave. C’est
« normal ». Ne pas prendre les choses au drame mais tout de même, ça
commence plutôt mal ce week-end à la mer, un 31 décembre... se disait-elle, les
yeux ouverts dans le noir, se laissant bercer par le roulis des vagues.
Qu'est-ce que je fiche ici ? Qu'est-ce qu'il m'a pris de venir
passer à la mer la Saint-Sylvestre avec ce nounours en état d'hibernation ? Il
lui tournait le dos, son torse nu d'homme jeune, musclé, luisant à la lumière
frisante... Elle se demandait pourquoi il n'était pas tatoué... Tiens, oui...
Pourquoi ? Il n'aurait manqué que ça pour ajouter la touche finale au tableau
surréaliste qu'elle avait sous les yeux... Allons, se disait-elle, tout va
bien, ce qui compte n'est-ce pas, c'est que nous soyons ensemble, encore trois
jours et deux nuits... « Ça va être chouette », comme il dit
régulièrement... Chouette... Pfff...
L'andouille.
Dans la chambre régnait
un silence étrange, légèrement angoissant, ainsi que dans toute la résidence du
bord de mer, et y compris sur la plage, plongée dans le noir, en cette nuit de
presque janvier. Un calme qu'elle avait l'impression ne jamais avoir éprouvé
emplissait chaque minute écoulée, lui donnant une intensité particulière. Être
étendue, nue dans le lit d'une chambre d'hôtel décati, un peu désuète, à près
de soixante ans, au côté d'un homme de quarante, avait quelque chose de grisant
et d'étrange (et de drôle ! au sens « marrant ») qu'elle ne
pouvait savourer que seule dans la pénombre rendue bienveillante par la lune
qui semblait, elle-aussi, sourire ; sans en parler avec lui. C'était donc ça,
le problème. Il y avait des choses qu'elle ne pouvait pas partager avec lui.
Qu'elle préférait garder pour elle. Était-ce bien un choix, d'ailleurs, ou
mesure de prévention ?
Il fallait qu'elle cesse de demander (silencieusement) toujours
autre chose, toujours plus... On ne réclame pas ! "Encore" ne devait
pas être un mot autorisé. Pas plus que toujours, ou demain, ou après... Qu'elle
cesse de se demander ce qu'elle faisait là, et de lui demander surtout s'il
l'aime, s’il la désire, ce qu'elle avait réussi jusqu'à présent à ne jamais faire... Mais là, on aurait
dit, la situation s'y prêtait. Comment éviter ce questionnement ? Aucun
garde-fou, famille, travail, devoirs, lieux connus, quartiers sensibles, où ils
risquaient d'être vus ensemble, pour les séparer… Mais justement, pourquoi ne
profitait-il pas de ce moment - si particulier ? Rien qu'à eux deux. Qu'est-ce
qui bloquait pour qu'ils puissent l'apprécier sans frein d'aucune sorte ? Je ne
suis pas en manque non plus moi-même (se répétait-elle, en boucle), et puis
faudrait savoir, je croyais que j'en avais assez de faire l'amour... J'ai assez
bassiné mon époux avec ça... J'en ai
marre, tu vois pas ? C'est toujours pareil.
Marre de la mécanique horlogère des corps. Quand on me laisse tranquille,
je m'inquiète, c'est ça ?... Me dis que je ne suis plus désirée ? Mais avant,
sans doute, quand on se plaquait contre moi tous les deux soirs, je ne l'étais
pas, non plus... C'était toujours l'habitude et le confort qui commandaient
chez l'homme. Chez les hommes.
L' amoureux avait quand
même pour lui d'être toujours, sinon désirant, en train de vouloir quelque
chose : manger, marcher, dessiner et dormir ! Il désirait souvent dormir, pas
comme on prend fuite dans le sommeil ou comme on tombe dedans lourdement
(d'ailleurs il ne ronflait pas, jusqu’alors du moins, elle ne l’avait jamais
entendu ronfler), non, comme on se glisse plutôt avec délice en lui. Il se
laissait prendre dans les bras par le sommeil. Celui-ci l'enveloppait et il n'y
avait alors plus rien qui ne comptât pour lui. Elle se souvenait combien son
mari, en un autre temps du couple qu'ils formaient jadis, quand ils se parlaient
un peu encore (souvent, pour « faire des réclamations » : le
bureau était « ouvert » le matin à l’heure du petit-déjeuner) lui
reprochait de dormir « avec passion », "toi et ta passion du
sommeil...", disait-il, en soupirant... Constatation navrante, récurrente
chez lui, qui ressortait inévitablement lorsqu'elle ne voulait pas faire
l'amour, tard le soir ou tôt le matin... Elle n'allait pas, à présent, en
vouloir à son amant d'avoir un plaisir évident à se laisser choir dans les bras
de Morphée... sans avoir accompli sa « tâche au masculin » !
L' autre avantage certain
que présentait l'amoureux était qu'il était toujours d'excellente humeur. En
toutes saisons et pour toutes choses. Un peu frustrée, il fallait bien
l'admettre, ce premier soir de leur escapade d'hiver où il n'y avait vraiment
rien d'autre à faire à la tombée de la nuit que de s'offrir un moment de
tendresse sensuelle sous la couette, elle se disait, lui en voulant un peu tout
de même, que ce n'était pas très difficile d'être d'humeur égale et joyeuse,
quand on ne se voit que quelques heures par semaine, exceptionnellement
quelques jours de suite, en vacances, et sans autre problème que celui de
savoir où et quand l'on va dîner, ce que l'on va mettre pour sortir... Mais
elle avait décidé de ne plus faire la difficile. La « compliquée », qui
passe tout à la moulinette de la décomposition du moindre élément du scénario
de leur existence temporaire à deux...
Au moins (un « bon
point »), il avait pensé à emporter la boîte de préservatifs Skyn, "sensation de ne rien
porter", promettait la pub sur les affiches du métro où une jeune femme
lascive caressait le velours de ses jambes, en enfilant (aisément) un bas de
soie... Voilà ce qu'il nous faut ! s'était-elle exclamée quand, au retour en
métro d'une de leurs rencontres hebdomadaires, ils avaient vu ensemble
l'affiche. Et dans le genre "je dis oui à tout" (ça ne mange pas de pain), il en avait convenu avec elle...
"Oui, ça a l'air pas mal". Il n'avait pas acheté les préservatifs,
pour autant. C'était elle qui s'en était chargée, comme elle se chargeait de
tout, car il était étonnamment passif. Mais il avait au moins pensé, lui, à les
emporter en vacances... Même s'ils ne servaient pas, on les avait.
Il faisait si peu de choses pour elle, à part "être",
(être lui-même, être ce qu'il est, il
faut me prendre comme je suis)
que la moindre petite attention à elle destinée, ou à eux deux en tant que duo
(il ne voulait pas qu'on dise "couple", ne se sentait pas en couple
avec elle) prenait une allure de cadeau de prix, et elle s'en émouvait à chaque
fois de manière disproportionnée, regrettant les remarques acerbes à son sujet,
qu'elle s'était faites pour elle-même et contre lui, quelques heures
auparavant. Donc, il avait pensé à glisser la boîte de préservatifs dans son
sac, avant qu'ils se retrouvent à la gare et le lui avait signalé (je n'ai
pas oublié... petit air entendu, en touchant la petite poche avant du
sac à dos) avant de monter dans le train… Elle s'était serrée stupidement
contre lui, comme s'il y avait là à la fois tout un programme et, enfin, chez
lui, un signe de désir d'elle conscient. Ou de désir de quelque chose…
La belle affaire ! Ne pas oublier les capotes, c'est la moindre
des choses... Mais cela tenait un petit peu quand même pour promesse (à défaut
de désir). Elle avait remarqué qu'il n'aimait guère user des préservatifs,
qu'il destinait plutôt à un usage occasionnel, très occasionnel, avec des
femmes occasionnelles. Mais pas une fois il n'avait tenté d'éviter leur usage,
entre eux deux.
Préservatif ou pas, de toutes manières, ce qui l’angoissait,
c’était la pénétration, car ainsi qu’il le lui avait avoué un jour, il
souffrait à ce sujet d’une phobie, celle d’avoir « trop chaud » en
l’autre. Elle aurait bien voulu en savoir plus, mais il s'était arrêté là, sans
donner plus de détails, de même qu'il n'avait pas été plus loin dans la
confidence, quand un jour, dans un magasin d'un grand et chic centre commercial
qu'ils parcouraient souvent ensemble en hiver, pour avoir chaud, s'y
baguenaudant sans rien acheté, il lui avait confié dans l'oreille, « tiens,
tu vois là, j'ai une sensation angoissante qui me vient des pieds et remonte
dans les jambes, à cause du sol en plastique un peu mou et dur à la fois...
J'ai l'impression que je vais être avalé
par lui. ». Elle avait tout de suite baissé les yeux, regardant ses
propres pieds, et vu rien d'autre qu'un épais lino, en effet, couleur gris
béton, lui semblant à elle plutôt confortable. Rien de spécial. "Tu veux
qu'on sorte ?" s'était-elle contentée de demander. Elle avait connu
suffisamment de ce type d’angoisses, il y avait bien bien longtemps… pour savoir
combien alors tout semble disparaître autour, vous engloutir… Le soir, cet
incident lui était revenu à l'esprit, et elle y avait vu comme un indice que,
peut-être, qui sait, il ne lui avait pas
tout dit... cela évoquait, non?, une mini-crise avec sensation
d'étouffement-engloutissement d'une personne ayant subi, quoi ? des abus
sexuels ? un viol ?... Puis elle avait éteint la lumière. Dodo. On verra plus
tard.
Seulement pour ce qui concernait les préservatifs, chez lui,
toute sa personne s'était conditionnée à ne s'en servir qu'en de rares
situations (imprévues), et pour le reste, le quotidien, il s'arrangeait,
semblait-il, avec la masturbation. Il n'en faisait pas tout une histoire, c'est
le moins qu'on puisse dire. Le sexe avait chez lui déserté tout lien durable
avec quelqu'un. C'était apparemment difficile de le faire revenir, non pas sur
le devant de la scène, mais en tant que composante de la relation à l'autre,
qui ne soit pas quelque chose d'accessoire.
Elle ne voulait pas (mais
que voulait-elle ?) qu'il lui fasse l'amour par politesse ou gentillesse. Pour
rendre service. Elle voyait bien que, du sexe, il pouvait très bien se passer
sans que cela crée problème (il était tellement habitué !) et d'une certaine
façon, cela l'inquiétait, elle. Mais pas lui. Il était jeune après tout ! La
vie serait longue, sans sexualité, si précocement… Et elle voulait tant entre
eux que tout soit parfait, idyllique, que toutes les cases soient remplies !...
Cochez les cases qui vous conviennent : sexualité, sorties, échange, tendresse,
camaraderie... pour une petite annonce qu'ils n'avaient pas eu à rédiger,
s'étant rencontrés spontanément. Visiblement, pour lui, la liste était à lire à
rebours, en commençant par la camaraderie...
Elle avait entrevu la
possibilité avec lui d'agréablement pouvoir passer, du lit au restau, du ciné
au lit, des promenades romantiques, aux élans fougueux... Mais rien ne
s'enchaînait de cette façon à part peut-être le ciné, le restaurant, les
promenades et les douces conversations au bistrot qui se succédaient de façon
régulière et, après quelques mois, s'effectuaient dans une sorte de rituel qu'à
la longue elle craignait de trouver ennuyeux : série d'activités basiques qui
pour lui étaient ce qui comptait le plus, lui faisaient le plus plaisir.
C'était évident. Le lit, pour dormir. Uniquement.
Elle avait pourtant choisi de faire celle qui ne remarquait
rien. La seule fois où la question avait été abordée, elle avait usé d'une
assez grossière tactique pour le mettre à l'aise, en lui affirmant qu'après
avoir fait l'amour deux fois par semaine pendant quarante ans (une fois
seulement, les dix dernières années), sans pause aucune, ne serait-ce de quinze
jours, cela ne la priverait en rien d'arrêter. Faire un break. Ou un Stop
provisoire, d’une durée indéterminée. À définir ensemble. Mais elle se gardait
de dire qu'elle craignait que cette pause ait toutes les chances d'être
définitive. Moins on fait l'amour, son mari ne lui avait-il pas rabâché à une
autre époque ?, moins on a envie de le faire... Elle n'allait pas se servir de
cet argumentaire spécieux pour faire que l'amoureux se tourne vers elle et la
prenne dans ses bras. Il serait toujours temps le lendemain, après une nuit
paisible de sommeil… Ils n'allaient pas passer une nuit torride, alors que s'ils
le voulaient, ils pourraient… C'était peut-être la seule chose en cet instant
qu'elle regrettait un peu.
Ce n'était plus le temps
de l'emballement. Voilà le problème. Aucun retour en arrière envisageable. Le
sexe, pour elle, avait été d'abord une drogue dans sa vie, quelque chose
d'anarchique, tout sauf harmonieux ou épanouissant, puis s'était transformé en
moyen d'accès à un véritable désir (d'enfant), se stabilisant en une pâle
réassurance ou affection mesurée, pour s'achever de façon maussade, en une
vieille habitude. Dorénavant, avait-elle annoncé, elle voyait la sexualité
comme quelque chose qui ne devait être ni obligatoire, ni interdit. De pas obligatoire,
très rapidement, avec le partenaire qu'on appelle légitime, cela était devenu interdit. Barrage. Celui à qui la leçon
était destinée n'avait dû entendre que la deuxième partie du viatique. Encore
une fois, il n'avait fait qu'appliquer ce qu'elle-même avait mis en place. Elle
était marron. Comment revenir en arrière ? L'appétit vient en mangeant. Elle se
souvenait combien elle trouvait énervant quand son mari lui tenait, pour
justifier ses assauts matutinaux, des propos de ce genre... plus tu feras
l'amour, plus tu seras belle, ou moins vieille... ou je ne sais quoi, plus
gentille, en bonne santé, plus détendue... Une potion magique, quoi. Il la
prenait vraiment pour une idiote. Et voilà qu'avec cet homme-là, elle voulait
subitement que sexualité et amour se rejoignent, le plus simplement du monde,
parce que cela tenait du miracle qu'ils se soient rencontrés ! Parce que le
hasard en avait décidé ainsi : une histoire qui les dépassait et devait
tout naturellement aller comme sur des roulettes... Un vœu pieux totalement
idiot. Cela s'avérait impossible. Bien évidemment !
Il ne savait parler, à
l'occasion mais très rarement, que d'une chose, qui pour lui était fiable,
stable, certaine : elle était la première avec laquelle il éprouvait
conjointement amour et amitié. Ok mais ça
veut dire quoi ? Précisément... Elle s’inquiétait, alors qu’elle aurait dû
se réjouir. Enfin, pas sûr non plus… Rien n’allait de soi. Ne coulait de
source. Etre « la première ». Une première, du moins. Pour « un
truc » soi-disant encore jamais arrivé… Satisfaisant, pouvait-elle
imaginer, flatteur pour moi, mais pas très sexy... Un peu trop analytique. Sans
doute pour lui, dans son organisation mentale (et dans sa vie), cette
réunification des deux catégories (amour-amitié) apparaissait comme un don du
ciel. Le cadeau Bonux. Pour elle, qui n'avait jamais pu faire la part des
choses, et pour qui aimer d'amour ou d'amitié ne faisait aucune différence, il
n'y avait qu'aimer, un point c'est
tout. Pas de finasseries. Pas de détails ni d'ornements. Pas de degrés, ni de
classement.
Il fallait qu'elle s'y fasse, elle ne saurait jamais pour quoi
il l'aimait, ni comment... Ni non plus pour quelles raisons elle pensait, elle,
l'aimer.
Pour l'heure, elle se
contenterait de préserver coûte que coûte ce sentiment sans nom, doux, régulier,
sans heurts et sans contentieux. De le cultiver tendrement, avec tolérance et
indulgence. Tout était neuf. Tout était rustique, aussi. L'amoureux était loin
d'être un intellectuel, ce qui le libérait (et la libérait elle-même) de
contraintes telles que placer sa culture, parler de lectures, d'évènements,
dégoiser, analyser, décortiquer, s'indigner, moraliser, ratiociner... Il était
ouvert à tout, pas vraiment absent, juste un peu silencieux et secret, mais si
on lui tendait une perche, il la prenait, et abordait toutes choses avec un
certain enthousiasme.
Le moment le plus doux, à
l'hôtel, avait été quand, en plein ébats amoureux après la sieste (il aimait
faire la sieste, comme un bébé), le téléphone avait sonné (pas la fois où
c'était sa mère, non ! ça, c’avait été plus que regrettable, surtout le ton
doucereux qu'il avait utilisé pour parler à "Maman", le même qu'il
utilisait, dans les aigus, pour s'adresser à son chat (beurk), mais un chat est moins dangereux qu'une mère...) et qu'elle
avait dû décrocher pour parler à une vieille amie qui s'enquérait de la façon
dont elle avait passé le réveillon du Nouvel An. - Tu n'étais-pas seule, au
moins ? - Heu... non... Et toi, alors ? ça s'est bien passé ?... Bonne année,
au fait... (faisons diversion) Après
avoir répondu, brièvement mais sur un ton enjoué - comment ses amies
auraient-elles pu savoir où elle se trouvait et avec qui ?... c'était totalement inimaginable - elle avait
raccroché. L'excitation, passablement retombée à cause de ce coup de fil, qui l’avait
obligée à sortir nue du lit, il avait demandé gentiment :
- Qu'est-ce qu'on fait
?... on continue de faire l'amour ? ou bien...
- Mais oui ! Et comment !... avait-elle gloussé en se fourrant à
nouveau sous les couvertures.
Tout était là. Un homme simple, parfois pataud mais qui disait
les choses, qui n'avait pas peur de les dire, même si toujours sur le même ton,
doux et monocorde, un peu désinvesti, sans être blasé non plus. Un homme
délicat. C'était cela surtout qu'elle voulait préserver. Cette liberté qui
n'était pas factice. Un mot pour chaque chose. Pas d'interprétations. La
rêverie se déroule en dehors de tout emploi du temps. Était-elle en train de
s’installer peu à peu dans un bonheur malheureux ? Pire que ça : le
malheur malheureux lui semblait-il avoir plus de goût, même si d’une légère
amertume, que le bonheur sans mélange ? Et pourquoi ne pouvaient-ils
ensemble aller plus loin dans la compréhension l’un de l’autre, qui n’est pas
seulement intuition ? Le déficit
chez lui de « concepts », en la matière, apparaissait pour elle comme
un oasis de paix. Pas besoin d'en dire plus. Savourer. Attendre paisiblement.
Ne pas contraindre ni être contrainte. Un deal muet entre eux. Inutile de
s'agiter. Pas de béquille du sentiment. Tu as ta vie, j'ai la mienne.
Aimons-nous.
Les choses s'étaient
souvent dégradées entre elle et les hommes qu'elle avait rencontrés, quand il
avait été question de coucher.
Rarement, elle se posait la question de savoir si ça valait la peine ou pas,
avant de le faire. Car c'était souvent une "peine", l'occasion en
tout cas de difficultés qu'avec l'expérience elle aurait pu prédire. Pourquoi
ne pas rester dans le doux temps des approches furtives, des regards décalés,
des mains qui se frôlent, des mots qui se croisent... Ai-je bien entendu? Ai-je
bien compris, l’éclat dans ses yeux, le regard légèrement différent ?...
C'était pourtant presque toujours elle qui rompait le charme et poussait au
lit. Cela avait la plupart du temps un résultat assez catastrophique. Elle
ruinait ainsi d'un coup une histoire qui, menée au bon rythme, sans précipiter
les choses, avait toutes les chances de marcher, aurait pu être valable... Elle
brûlait la chandelle par les deux bouts, n'attendant jamais de voir ce que ça
peut donner. Et les hommes, apparemment, aimaient bien ça, ne pas attendre.
N'étaient pas plus prudents qu'elle.
Avec l'amoureux, c'était
différent. S'ils avaient tous deux compris en quelques minutes qu'ils se
trouvaient face à quelque chose d'inédit, il leur avait fallu tout de même
vingt-quatre heures pour se revoir, et se découvrir, et ils avaient mis bien
plus de temps encore à faire l'amour, puisque le surlendemain de leur
rencontre, celle-ci n'étant bien entendu pas prévue au programme de leur été,
ils avaient dû se séparer. Ce temps-là, doux et agaçant pour elle, doux et
légèrement (mais à peine) perturbant pour lui, avait été précieux.
L'incertitude, la sensation d'avoir rêvé, de s'être fait une montagne de trois
fois rien, l'avaient en même temps bercée et irritée tout un mois. Les choses
ont-elles eu lieu ? Ont-elles réellement existé ? Le vide que cet homme bizarre
avait laissé avait eu l'inconvénient de lui permettre à loisir de construire
autour de sa personne, seulement entrevue vingt-quatre heures - une journée,
une nuit - un personnage plus ou moins rêvé dont l'image, à son retour, s'était
petit à petit effritée et qu'il avait fallu reconstruire avec de nouveaux
éléments, réels ceux-là.
Dans la pénombre de la chambre, roulis au loin des vagues,
rumeur démultipliée du ressac, elle se repasse le film de "la première
fois" (puisque décidément, il ne se passera rien ce soir). C'était comment
déjà ? Avant. Avant que la fin n'ait
commencé de se dessiner.
Au sein d'un silence, voilà que se forme, inavouée, muette, la réalité nouvelle.

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