Faire et agir, destin de l'homme


7 mai 2017

C'est drôle... Jankélévitch a toujours le bon mot, la belle tournure, la fine analyse pour rendre compte de toutes choses qui nous arrivent. Je m'en remets toujours à lui. Pour les bonnes choses - comme pour les terribles. C'est ma Bible.


"L'avoir-fait et l'avoir-été ont modifié définitivement l'histoire et caractérisent désormais un certain type de succession irréversible ; sans cet avoir-eu-lieu l'histoire serait une autre histoire. 
Un seul événement irrévocable, quelque insignifiant et fugitif qu'il soit, marque pour toujours de son empreinte la totalité d'une vie. Une espèce d'expérience tangentielle fixée dans un concept-limite. 

L'avoir-eu-lieu irrévocable (avoir-fait ou avoir-été) étant désormais éternellement disponible et acquis pour toujours, notre inquiétude, notre fiévreux attachement au passé sont maintenant sans raison ; l'avoir-eu-lieu ne peut plus être remis en question (seules ses conséquences peuvent l'être, et seulement pour l'avenir). Il n'a, tant qu'il est général, aucun impact sur notre routine journalière, en ce sens qu'il n'est d'aucune conséquence pour la quotidienneté et pour la pratique. Celui qui a fait a fait, ce qui est fait, est fait, ce qui est arrivé est arrivé. Et à l'envers : celui qui a fait pouvait certes (sur le moment) ne pas faire, mais ne peut plus ne pas avoir fait ; c'est-à-dire ne peut faire qu'il n'ait jamais fait ; le sort maintenant en est jeté ; ce qui est advenu n'est pas inadvenu. Jusqu'à la fin des temps l'acte une fois actualisé aura quitté sans retour le royaume des possibles ; mais il n'a pas toujours été en dehors de ce royaume ; ce qui doit arriver peut ne pas arriver ; avant d'être décidée, la décision avait été possible ; avant d'être actuelle, choisie et tranchée pour toujours, elle avait été virtuelle ; la volonté libre, sur le moment, pouvait faire ou ne pas faire. 
Aristote disait : on délibère sur l'avenir et le possible, mais on ne délibère pas sur l'issue de la bataille de Salamine.

L'homme lui-même est né un beau jour "dans le temps", mais appelé depuis ce jour à un avenir infini ; pour toujours, à jamais et désormais sont les mots qui caractérisent le mieux cette éternité future, éternelle à partir d'un événement historique qui ne se situe pas dans le temps du quotidien. 

La vocation de l'homme est de faire et d'agir, et de transformer le destin."

Vladimir Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, p.299-304, 1974

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