Je le dis ?
"Je le dis ou ne le dis pas?..."
C'est souvent de cette manière, par cette phrase, que commence une page du Journal que l'on tient - même si on ne le dit pas ni se le demande à proprement parler...
On doit quand même pourtant veiller à ce que ce Journal contienne un minimum d'esprit et de vigueur (certains s'en fichent éperdument, écrivant pour se soulager ou tout simplement "s'exprimer"), moi, il me faut de la rigueur, juste ce qu'exige le niveau moyen de ce qui risque un jour de s'imprimer (ou de se retrouver "en ligne") et cela constitue une sorte de barème, de repère que l'on se fixe, même si l'on se sent libre de mettre dans ce sac de mots mille choses disparates et de garder les coudées franches. Mais l'on garde aussi à l’œil et à l'esprit qu'il n'est pas nécessaire d'écrire et faire paraître bien des pages qui nous sembleront après coup à nous-mêmes franchement inutiles, à tel point que l'on serait étonné que ce genre de choses trouve un écho ou un minimum d'intérêt chez un lecteur potentiel.
Mais bien sûr, il reste qu'il y a deux "Journal", celui que l'on garde pour soi et celui qui va "partir"... on ne sait pas bien où (maintenant, et à l'heure actuelle, où tout se diffuse).
L'autre jour j'ai eu une conversation avec un ami (pourtant) ou un "pourtant ami"... qui m'a laissée bien perplexe et un peu fâchée. Et un peu en colère aussi contre lui, car ce n'est pas non plus ce genre d'ami qui débarque un beau jour dans votre vie et s'étonne de tout avec enthousiasme sans rien comprendre à votre réalité, ni ce que vous êtes vraiment... Non, c'est un ami qui me connaît depuis bien bien longtemps, m'a vue vivre (exister, plutôt), pas très loin, et m'a semblé durant toutes ces années être le seul à me comprendre, tout comme moi je m'efforçais de le saisir lui-même dans son fonctionnement, et plus encore dans les méandres de son être "principal" et sa nature profonde.
Nenni ! Soit il a "les oreilles bouchées" (comme moi en ce moment) soit quelque chose l'aveugle qui fait qu'il ne comprend pas lui-même ce qu'il dit et n'a aucun souci de ce que sa parole lâchée laisse derrière lui, dégage.
J'ai rongé mon frein pendant deux mois, m'évitant avec force de penser à lui...
Mais je lis - et constate - que ce genre de situation désagréable arrive à tout auteur qui s'est un jour exposé, par la publication. La scène se produit pour Gombrowicz, qui relate la même chose aussi, et elle semble reproductible à l'infini - et pas seulement avec les amis ou les proches (de toute façon, avec eux, c'est simple, on n'aborde jamais la question).
Je cite :
"Elle (une lectrice lambda) me déclare :
- Vous, cher monsieur, vous avez une vie facile. Je lui dis : - Et pourquoi donc croyez-vous que j'aie une vie facile ? Elle me dit : - Vous avez du talent ! Vous pouvez écrire ce qui vous plaît, et bien des facilités. Vous êtes une sorte de privilégié... Moi : - Ignorez-vous l'effort qu'il faut faire pour arriver à écrire ?... Vous savez, le "talent" (la facilité) n'est qu'un mot vide : pour arriver à écrire, il faut travailler avec acharnement sur soi-même, voire même se vaincre, c'est là une question de développement... Elle : - Voyons... et pourquoi devriez-vous encore travailler [elle remet ça...], du moment que vous avez du talent ? Vous écrivez ?... La belle affaire ! Aujourd'hui, tout le monde écrit [on est en 1954]. Tenez, sans chercher loin, moi-même, eh bien, j'ai publié un roman. Moi : - Vraiment ? Elle : - Oui, et même j'ai eu d'excellents compte rendus. Moi : - Mes compliments ! Elle : - Non, non ! ce n'est pas pour me vanter que je vous raconte ça ; simplement, je voulais rappeler qu'aujourd'hui tout le monde écrit. Et cela prouve que vraiment, le premier venu peut le faire..."
Mon ami, qui n'est pas simple lecteur de ma production littéraire, n'a pas eu à mon égard des paroles si stupides, il m'a seulement fait remarquer très obligeamment que telle une sorte d'Emily Dickinson en plein cœur du XIXe s., j'avais "de la chance" (comme elle grâce à son papa) de n'avoir pas à travailler pour vivre, de pouvoir profiter de cette tranquillité, du silence et d'un bel espace, afin de ne penser qu'à cette littérature qui nous est chère à tous deux... Il n'a pas lui prononcé le mot "talent" ou facilité, qui me serait échu comme par miracle (trouvé en quelque sort dans mon berceau) mais n'a pas mesuré non plus quelle détermination, discipline, repli parfois et indifférence obligée sont nécessaires pour produire ne serait-ce qu'une page par jour... que personne, qui plus est, "n'attend de vous". Et pourquoi, ni comment, on en arrive là, à remettre sans cesse la machine en route, à dépasser épuisement, découragement, aquoibonisme désespérant, certains jours... M'a vue (je suppose) - avec un soupçon d'envie, lui, l'impuissant à écrire et à travailler l'écrit - comme une privilégiée qui a bien de la chance... Et quand aussitôt j'ai voulu monter au filet pour rectifier le tir, lui dire (re-dire) quelle était ma réalité d'écrivante, que ça n'avait rien à voir, mais alors rien à voir du tout avec ce qu'il imaginait (fantasme largement répandu, mais de la part des autres cela n'a aucune importance pour moi), il n'a rien fait pour revenir sur sa première proposition, et j'ai vu à son regard baissé n'affrontant pas le mien, cherchant même à le fuir, qu'il s'entêtait, malgré tout ce que je pourrais dire, dans son diagnostic : J'ai beaucoup de chance, de la veine, même ; de l'aisance, une vie, à ses yeux, de rêve... (contrairement à lui, je dois supposer...). Préféré alors (une fois de plus) le laisser à sa vision très "19ème siècle" : s'il pouvait faire qu'en l'exprimant, une partie seulement en soit vrai, je m'y laisserais volontiers glisser... Sans plus penser à rien.
Mais - allons plus loin, il faut toujours aller plus loin - puisqu'il a tout lu de moi jusqu'à maintenant, et ce depuis les années 80, une telle réaction et la manière (curieuse-étonnante) qu'il a de me voir en tant qu'auteur(e), n'annonce-t-elle pas celle de (mes) lecteurs en général - ou de mes non-lecteurs, devrais-je dire plutôt ?
Le problème de l'écrivain : ce sentiment d'être incompris, de s'être découvert à la fois dépendant, lié à la syntaxe du monde, et seul, exclu un peu et par moments - mais ce sont moments qui durent et se reproduisent sans cesse - de la vie des autres.
L'écriture isole. On porte jugements sur elle puisqu'elle laisse des traces. On s'autorise à émettre le moindre avis sur la pratique elle-même ou bien sur ses "résultats", se donnant un droit qu'on ne s'octroie à l'égard d'aucune autre activité, pensant que celle-ci, tout le monde est en mesure de la juger. Chacun est libre de penser ce qu'il veut. C'est l'affaire de tous. Tout le monde sait lire, non ?
On se méfie plus que de tout autre de celui ou celle qui écrit. L'écrivain, plus encore que par n'importe quel type de création ou mode d'expression, est susceptible de dévoiler des secrets ou tout du moins de pénétrer dans des territoires qu'on ne souhaite pas voir aborder. Et pour l'écrivain débutant que nous avons tous été un jour, comme si chacun des obstacles se dressant ne nous suffisaient pas, une sorte d'ennemi intérieur cherche à terrasser notre propre moi en une version ironique et sceptique qui nous fait déchirer page après page un certain nombre de manuscrits, désapprouvés déjà par nous seuls.
L'écriture débutante est soumise au regard de cet "invisible témoin debout derrière nous et qui sourit", prêt à juger ridicules toutes vos tentatives.
Quant à l'écrivain qui n'est plus tout à fait débutant... c'est encore pire. Ce que l'on a écrit, croyait-on, nous appartenait de façon inaliénable. Nous avions dessus un droit de propriété, même si nous étions heureux un jour, grâce à un éditeur de bonne volonté ou capable de prendre un minimum de risques, d'avoir à s'en "séparer", de ce manuscrit qui brûle les mains. Or, on ne sait pas d'emblée mesurer l'étendue de ce qui se produira "après". On le découvre peu à peu.
Il y a d'abord, au-dessus du titre, ou en-dessous, inscrit sur la page de couverture (étrange) le nom de l'auteur - le vôtre - : votre présence en cet ouvrage est maintenant indéniable. Elle donne la preuve publique que "c'est vous", ce livre, ce corps de mots plus ou moins dénudé, et cela annonce, avoue et reconnaît... que vous étiez tout de même un peu en quête de "reconnaissance", quoi que vous disiez et en pensiez... Ou du moins, d'être "lue". Si vous aviez la prétention de passer outre ce désir intime à peine masqué, c'est fichu ! Les chiens de votre egotisme sont lâchés. Et l'on commence d'être inquiet pour la suite, pour les dénudations que nous n'avions pas programmées, alors qu'on écrivait. Le souci de l'écrivain s'empare de soi. Des coquilles vous font rougir de honte. Votre pudeur, toute relative encore hier, laisse place à des réticences qui, s'il n'était alors et hélas bien trop tard, s'empareraient de votre esprit par morceaux, le dévastant à certaines heures vides.
Passé le moment de joie incontestable d'avoir en main l'ouvrage paru, de pouvoir en palper la couverture, lisse et brillante (je l'aurais préférée "mate", se dit-on) - l'image par vous choisie dessus -, faire défiler les pages en un dessin animé de caractères noirs tels des hiéroglyphes obscurs (c'est moi qui ai écrit tout ça ?)... ce moment-là, bref, aussitôt terminé, vous n'êtes alors pas à une contradiction près en espérant que l'écrit une fois édité restera confidentiel (ce qui arrive heureusement, immanquablement...).
Commentaires
Enregistrer un commentaire