Littérature, ma propre histoire
Avec son style accrocheur, strident sur la durée, authentique et sincère - il va fouiller jusqu'au tréfonds de l'âme si tant est qu'on en ait une d'âme -, qui débusque toutes les facilités, fait la chasse aux modes du moment sans se prendre jamais lui-même totalement au sérieux. En face de lui et le lisant, on prend un coup à son ego. On se voit devenir minuscule - mais minuscule comme tant d'autres. On n'est pas seul ; ça non !...
Fatiguée soudain, je me suis pourtant mise à lire des choses plus reposantes. De ces livres qu'on suçote pour satisfaire à son besoin d'"activité lecture". Des livres pour salle d'attente, toutes sortes de salles d'attente... ergothérapeute (pas pour moi... mais les séances sont longues 40mn), parodontologue, stomatologue, ORL à cause de mes oreilles bourdonnantes...). Des livres pour s'extraire de soi-même, tentant de s'évader un peu. Pour passer le temps. Des bouts du temps où l'on ne sait pas quoi faire à part remplir les interstices du temps perdu à attendre. [je ne dirai pas pas les titres de ces livres - si ce n'est un, parce qu'il est beau - le titre, seulement - et donne envie de s'échapper : "Aimer et prendre l'air", moi qui ai réussi l'exploit, en plein mois de mai radieux, de ne pas mettre le nez dehors (les oreilles, plutôt, chaque bruit m'y agressant) durant deux journées entières...]
Avec Gombro, à chaque page ou presque, tu prends une claque (ça ne débouche aucunement les oreilles, hélas, mais au moins te décille les yeux - que tu écarquilles soudain : "ai-je bien lu ? ai-je bien compris, vraiment ?"). Il est allègrement pessimiste. Te renvoie à ta vie, à toi-même, à ta propre pratique d'écrivante inlassable de chaque jour - à tes doutes, à tes angoisses. A tous ces questionnements qui bourdonnent en soi sans qu'on daigne y prêter grande attention.
"Fleur piétinée et repoussée, fleur humiliée..." (p.313)
"Pour moi, de quoi s'agissait-il ? Avant tout de faire admettre et de tirer au grand jour la frontière fatidique qui sépare notre vie en deux grandes phases - non seulement distinctes, mais contradictoires. Et pourtant, dans notre culture, tout contribuait à effacer cette frontière, les adultes se comportant comme s'ils continuaient à vivre exactement la même vie que les adolescents. Or, cette vitalité, en nous, n'existe plus que "contre" la mort.
Il me fallait trouver - en dehors de l'Homme et de la Femme - une troisième position, qui n'aurait pourtant aucun rapport avec le "troisième sexe" : une attitude extra-sensuelle, et pourtant humaine, où m'appuyer pour apporter un peu d'air frais dans ces régions infectées par le sexe.
J'écrivis encore dans un dernier effort [ce manuscrit] où l'on trouvera bien des expériences relatées ici : puis je dus me limiter à un travail littéraire sporadique, "pour dimanches et fêtes seulement" - ce Journal justement - où je ne peux jamais vous livrer autre chose qu'un résumé fait au fil de la plume, misérablement discursif, qui frise presque le journalisme...
J'essaie divers rôles. Ainsi, moi, je veux parler. Mais il me faut aussitôt avertir le lecteur : rien de tout ce que je dis n'est catégorique - tout est hypothétique... Tout. Oui, tout - et pourquoi le cacher ? - dépend de l'effet produit sur vous.
Je crois que c'est l'unique moyen de réaliser l'idée que voici : le sens d'une vie, le sens d'une activité humaine se détermine entre un homme et les autres hommes. Car je ne suis pas seul à me donner un sens : les autres également y concourent. Du choc, du conflit de ces deux interprétations naît une sorte de troisième sens, et c'est lui qui me détermine.
Devant moi - rien, aucun espoir. Pour moi tout finit, rien ne veut commencer. Étranglé dans toutes mes paperasses d'écrivain. Rien, je ne puis rien écrire en dehors de ce Journal !
On m'écrit (une femme) : "S'il vous plaît d'écrire sur un mode, sur un ton nouveaux, peu importe - pourvu que vous écriviez..." Pression inlassable qu'un auteur subit de la part de ses lecteurs. "N'écrivez pas ceci, écrivez cela... Soyez inspiré avant tout. Ne pensez pas. A quoi bon penser ?"
C'est aussi ma propre histoire que j'écris dans ce Journal : non pas ce qui est important pour elle, cette dame, ou pour vous autres, mais pour moi. Chacun de ces monologues m'est nécessaire, chacun déclenche en moi une légère impulsion. Vous dites que mon histoire vous ennuie ? Cela prouverait avant tout que vous n'avez pas su y lire votre propre histoire... La dame, par exemple, s'indigne dans sa lettre de me voir livrer au public le menu de mon dîner et l'achat d'une paire de souliers... S'il fallait se limiter aux affaires publiques, quelle littérature pourrait alors proclamer l'existence du potage privé ? De la paire d'escarpins particuliers ? La littérature doit pouvoir couvrir et embrasser tout.
Toute littérature, certes, naît de la pure contemplation mais elle est également le conflit personnel de l'écrivain avec le monde, l'instrument même de son combat pour une autonomie de l'esprit. La littérature est une chose qui mûrit dans la solitude : création pour la création. En même temps, un fait social qui s'impose au monde : un moyen de se créer soi-même par les gens."
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