Papiers qui brûlent...

 


 Dans son (excellent) essai sur la honte et la pudeur, qu'il explore toutes deux comme œuvrant au cœur de toute littérature, Jean-Pierre Martin entend signaler que la pudeur et la honte ne dépendent pas entièrement du statut, éditorial ou non, du texte (écrit intime ou public, destiné ou pas à la publication) mais plutôt de la crainte d'exister aux yeux des autres "sous des traits fixés".
Il peut y avoir plus de teneur confessionnelle, une mise à nu plus radicale, dit-il, dans un écrit fictionnel que dans une lettre intime. Gogol, à ce sujet, était le champion du reniement effectif, brûlant ses textes lui-même, quand Kafka, lui, demandait de le faire (après sa mort) à son ami Max Brod... sachant qu'il ne pourrait alors vérifier, comme Marcel Proust le fera auprès de Céleste Albaret, la bonne exécution de la tâche... Quant à Michel Leiris, au contraire il considérait qu'il fallait tout garder - car selon lui, la rature ou la suppression des brouillons est une lâcheté (ce doit être pour ça que je n'ai jamais pu achever lecture de son "Biffures"...), et la honte de l'écrivain se confond avec la tentation de l'autocensure. "Assez de littérature", déclare-t-il. Écrivons tout au fil de la plume, sans fard et sans apprêt. Il ne désespère pas de trouver (comme Artaud) une concordance entre les mots et la minute de ses états : "La grande difficulté qu'il y a à tenir un journal, c'est qu'à chaque instant on se laisse aller à la littérature. Il faudrait ne même pas se soucier de construire une phrase. Il ne s'agit pas de peindre son portrait en pied, mais de mesurer ses forces et d'essayer d'en découvrir les moindres possibilités. D'une manière générale, il faudrait que je m'astreigne à ne déchirer aucune page ni à rien raturer, si humiliant qu'il soit pour moi de me relire. Tout se trouverait truqué si je m'abandonnais à un pareil trucage. Il faudrait que j'évite d'ajouter des phrases destinées uniquement à corriger la mauvaise impression que me fait à moi-même telle ou telle partie."

La honte du peintre est certainement plus spectaculaire que celle de l'écrivain (phénomène bien rendu dans le film "Rodin", de Jacques Doillon) ; J-P Martin pour l'illustrer cite Cézanne, Soutine, Bacon, etc... car pour l'écrivain, sa mauvaise humeur ou mauvaise conscience à l'égard de ce qu'il a écrit peut cacher quelque chose de l'ordre de la mégalomanie. Savoir "ce qu'il laissera" derrière lui, après sa mort... Et malgré (souvent) un sentiment cuisant de son insuffisance, il continue à placer très haut sa mission et son ambition. C'est ainsi que son insatisfaction, suscitée par la littérature dans son rapport au monde et à l'Histoire, brouille son propre rapport à l'écriture. La honte de l'écrivain prend le pas sur l'idée de l'autonomie de l'oeuvre qui le galvanisait et sur celle de la transcendance ou de l'ascèse de l'artiste. 
Il a combattu pour rien. Ses écrits deviennent pour lui l'"aveu d'une défaite" (Mars, Fritz Zorn). "Mais mes décisions et mes autodafés renouvelés ne servaient jamais à rien car on ne peut pas brûler le goût d'écrire." Demeure ce balancement entre deux pôles inséparables : la tentation du renoncement absolu et la concession à l'écriture.

Le plus simple, dit J-P Martin (La honte, p.304), au fond, ce serait de ne pas se commettre. Les arguments sont nombreux, qui invitent au silence éditorial. "On regrette souvent les paroles prononcées à l'emporte-pièce, soit. Mais n'arrive-t-il pas que l'on regrette aussi, malgré leur préméditation, une lettre envoyée, une phrase écrite, et jusqu'à un livre publié ? Ce qui peut faire renoncer à écrire, ou détruire ce qui l'a été par une pulsion autodestructrice préventive, c'est cela même qui incite le timide, tellement craintif à l'égard de l'image qu'il va donner, à ne pas ouvrir la bouche." 
Sans doute [moi je dis] mais un livre "écrit" prend plus de temps... que d'ouvrir un instant la bouche...  Remue les mots cent mille fois avant de parler... Et il vaut mieux savoir [ça rassure] que beaucoup, de nos jours, commettent des écrits éphémères, oubliés sitôt que publiés... dont il ne sert à rien d'avoir honte...

Dans le "théâtre intérieur de ce qu'on appelle la création, un moi opiniâtre a dû constamment se heurter au moi sceptique", et cela peut donner au final comme un essai inabouti. Est-on jamais sûr, demande J-P Martin, lequel des deux moi, dans ce combat, l'emportera sur l'autre ?...
[oui, enfin ça, un peu "romantique"... ce qu'il y a et qui demeure, peu importe le "regard" porté sur elle, c'est l'oeuvre FAITE. Et le problème, c'est plutôt qu'elle le soit, faite - ou non...
Le reste...]

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