Recette de Chef
La recette du Chef (Witold Gombrowicz)
Pénétrez dans la sphère du songe.
Puis mettez-vous à rédiger la première histoire qui vous passe par la tête, et écrivez-en une vingtaine de pages. Relisez-la.
Sur ces vingt pages, il y aura peut-être une scène, deux ou trois phrases, une métaphore qui vous paraîtront excitantes. Alors vous récrirez le tout à nouveau, veillant à ce que ces éléments excitants deviennent votre trame - écrivez cela sans tenir compte de la réalité, en tâchant de satisfaire aux seuls besoins de votre imagination.
C'est alors que, mû par une logique interne, tout commencera à prendre corps et forme sous vos doigts : scènes, personnages, idées, images exigeront d'être complétés, et ce que vous aurez créé vous dictera le reste.
Cependant, tout en vous soumettant ainsi passivement à votre ouvrage, en lui permettant de se créer de lui-même, il vous faut veiller - c'est là l'essentiel - à ne pas cesser, fût-ce un instant, de le dominer. Voici votre règle : j'ignore où va me mener mon ouvrage, mais, où qu'il me mène, c'est moi [italique] qu'il doit exprimer - et satisfaire.
Et tous les problèmes que vient vous suggérer une oeuvre se créant en quelque sorte d'elle-même et à l'aveuglette - problèmes d'éthique, de style, de forme, d'intellect - il vous faut les résoudre en y faisant participer au maximum votre conscience la plus aiguë et votre réalisme porté à son point extrême; ici en effet, tout est jeu de compensations : plus vous êtes fou, fantastique, intuitif, incalculable, irresponsable, plus vous devez être de sang-froid, lucide, responsable.
Et encore : je dois tirer, de ma route, un maximum de volupté.
En fin de compte : de ce duel entre la logique interne de mon oeuvre et ma personne, de ce combat naît un être intermédiaire, hybride, qui, tout en étant moi, pourrait sembler ne pas être de ma plume - quelque chose qui n'est ni forme pure ni mon expression immédiate, mais une déformation née de la sphère de "l'entre-deux". Et cette créature étrange, ce bâtard, je le glisse dans une enveloppe et je l'expédie à mon éditeur.
Journal Tome I, 1954, p.175-177

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