Roman-philo (suite)



p.100 
Le baume au cœur, que je passais et repassais sans cesse sur et autour de la plaie, m'en enduisant presque entièrement, était la seule et pauvre idée que c'était moi - et bien moi, personne d'autre - qui l'avais quitté. Cela devait quelque part misérablement me rassurer. Et le pansement marchait un peu. Un temps. Au fond, il n'y était pour rien, ce n'était pas de sa faute. Peut-être aurait-il préféré que cela continue entre nous. Mais je n'en étais même pas certaine.
Je sentais le sol se dérober sous mes pieds, comme s'il s'inquiétait lui aussi, à chacun de mes pas. Le sol, et pas seulement… le ciel aussi était lourdement chargé ; les nuages noirs bouchant le ciel bas du chagrin enténébraient toute espérance, il se faisait alors menaçant, et quand il faisait beau, vraiment beau, nuages blancs éblouissants, arbres commençant de verdoyer, la douleur se réveillait alors, bien plus subtile et innocemment perverse, et ne laissait filtrer aucune raie d'espoir dans la nuit de ce qui s'apparentait, mais s'apparentait seulement, rien de spectaculaire, au désespoir. La douleur semblait alors éternelle, étirée, n'avoir jamais de fin envisageable, même dans un très lointain futur. Je m'inquiétais des sols, surtout, que partout je voyais comme inquiets ou inquiétants. Peu sûrs. J'avais peur de tomber en m'affaissant. Ma vie était ce grand chantier où il me faudrait tout reconstruire par fragments, une construction-déconstruction affolante que je voyais se profiler telle une ombre démesurée qui se dresse...
Oui, je l'ai quitté (ou « je suis moi-même partie, personne ne m'y a poussée »…. et alors ? quelle différence ?), il ne fallait pas s'appesantir, car très vite la phrase "je l'ai quitté" devenait : "j'ai quitté un homme, et il s'en est à peine aperçu."
p. 372, Janké
"Le nostalgique était parti à la rencontre de sa jeunesse et de son passé... l'espace, lui, nous confronte au retour, avec nos déceptions et avec la vérité. Pourquoi le présent n'a-t-il pas de "charme" : le présent n'a pas besoin qu'on revienne à lui ; il est déjà là, à portée de la main ; le présent est assurément le monde de la prose insipide et incolore. Le passé, il faut le ranimer, et non seulement le ranimer, il demande à être complété, et non seulement il faut le compléter à l'infini, mais il faut tout d'abord le déchiffrer."


Ah! Je n'ai pas aimé, ça non !, "Paris au mois de mai", cette année-là. Je l'ai même haïe.
Voilà. Je suis partie. Je suis partie un petit peu. Un petit peu seulement. Et je suis revenue. Comment peut-on partir un peu ? Quelle absurdité. Manque de courage et grande lâcheté.
L’émotion ailleurs ne fut qu’agitation. Tout se passait en dehors de moi. Une activité incoordonnée. Tumulte stérile et inefficace. Échec de toute action. Enlisement progressif, ou même faillite soudaine, fiasco final d’un travail de plus en plus malaisé aux prises avec des difficultés croissantes. Cela ne serait que l’échec de l’expérience, celle à laquelle nous sommes accoutumés. On poursuit le travail entrepris jusqu’à tomber sur un obstacle technique qui vient interrompre notre effort. Notre pouvoir n’est pas « tout-puissant ». Mais tout est encore tourné vers le futur, un certain futur… On sait qu’on y arrivera. La seule chose qu’aucun pouvoir ne « pourra » jamais, c’est défaire le fait d’avoir fait.
"Le charme est présence insituable et infiniment absente, alibi perpétuel, virtualité aussi mobile, aussi évasive et fugace que l'humour. Par opposition au chef-d'oeuvre épanoui, le charme, beauté fluente, est essentiellement inaccompli et à jamais inachevé. Le charme nous transmet un message profondément ambigu, allusif et secret. L'homme charmé est un homme inquiet. Le futur, objet de l'espérance activiste et militaire, demeure étranger au royaume du charme. Ou bien l'effort nécessaire pour hâter, diriger, infléchir, l'accomplissement du possible ne nous laisse pas le loisir de goûter à un tel charme ; à moins d'en attendre, sans intervenir, l'éclosion spontanée. Notre passé...notre irremplaçable passé... Le charme est le piège du temps. Il germe dans le présent et fleurit dans le passé. Avoir vécu, aimé, souffert - n'est-ce-pas la raison sans raison de la nostalgie ? Et tout le monde devient rêveur. Et tout le monde a envie de rêver. Celui qui revient est déjà un autre."

L’échec dont je parle maintenant n’est pas l’avortement d’une entreprise difficile, il est l’impossibilité même d’entreprendre quoi que ce soit à présent. Échec d’une action qui n’a jamais démarré. Pas une action naissante, non, mais plutôt une action mort-née, qui s’est tarie à la source même. Comme si j’étais une exploratrice arrêtée en chemin par un dur obstacle et obligée de faire demi-tour avant d’avoir atteint le but, et que je me rendrais compte soudain que je ne suis jamais partie… Empêchée non pas d’aboutir, mais de déboucher à dire vrai, hors de soi. 
L’impossibilité de commencer à faire, une sorte de misère, comme un malheur programmé qui est malheur d’être ému, malheur de sentir et ressentir. Le malheur de sentir et de ne pas pouvoir.
Je ne ressens plus rien.
C’est cela que je pleure.
Combien de temps encore l’amour d’aimer me restera-t-il ? Celui que dans ma rêverie je reste à contempler indéfiniment…

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