Deux aveugles
Il aurait pu débarquer un autre jour, une autre fois - prévenir au moins - j'étais dans le flot de toutes les activités qui font de mes jours une journée, s'enchaînant les unes aux autres, sans pause entre deux. Mais non, voilà. Ouvre-moi ta porte. J'ai besoin de toi. Comme il ne m'a jamais rien demandé depuis des décennies, ou que de menues choses (des fois des trucs assez casse-pied, mais bon), j'ai ouvert. Inquiète un peu, tout de même.
L'espèce de révélation (funeste) que vous avez lorsque, discutant avec quelqu'un que vous croyez (bien) connaître, brusquement la lumière, habituellement douce, se change en ténèbres et, à la place d'un interlocuteur paisible et éclairé, se dresse devant vous un individu aussi aveuglé que la nuit la plus noire. Vous pensiez qu'entre vous il s'agissait de conscience philosophique (des êtres et des choses), c'est-à-dire de bienfaits de l'âme, à échanger dans une intime et douce exclusivité, longuement travaillée, c'est-à-dire d'une éthique. Tellement nécessaire, en ces temps décousus, l'éthique... Pas du tout ! Où vous croyez-vous donc? C'est plutôt soudainement le triomphe en même temps que la révélation d'une puissance de volonté... liée à une impuissance radicale. Vous êtes abruptement en présence d'une de ces mystifications majeures (celles auxquelles on répugne à croire et qu'on ne veut pas voir), une de celles qu'ont pu démasquer Nietzsche, Marx, Freud, découvrant derrière la façade de notre Morale - chrétienne, bourgeoise, sublimée - le jeu de forces autrement anonymes et brutales. Une mystification bien plus perverse puisqu'elle consiste à soi-disant démasquer, justement... Quel désenchantement lorsqu'on s'aperçoit que le fait même de démasquer devient à son tour un masque, masque qui recouvre l'éternelle et toujours identique volonté de donner une image de soi, si ce n'est flatteuse, au moins faussement et tragiquement, intéressante...
Une sincérité de compromis, et qui ne ment qu'à moitié, alors se dégage. L'interlocuteur, là, assis en face de vous, ou qui se déplace, vous suivant partout dans la maison, dans vos activités (mollement entreprises, la tête, votre tête, n'y est plus : fragilité des rituels de la vie domestique...) est sincère à l'égard de l'univers d'autrui, du monde extérieur - mais entravé, bâillonné, prêt à proprement se châtrer de toute probité dès qu'il s'agit de renforcer, d'édifier, le palais de ses propres chimères... Loin d'être une réflexion sur la réalité, ce qu'il vous apporte aujourd'hui (en guise de fleurs? après une longue absence) c'est une pensée qui transforme la réalité, qui la force à son idée propre, et forcé lui-même pour cela de faire un effort intense, de concentrer le peu d'énergies qu'il lui reste après des mois de captivité, il se montre dans l'obligation de limiter sa conscience lucide. Oui, je me dois d'admettre que je le vois encore une fois s'aveugler, là sous mes yeux, dans mes oreilles. Ce que j'entends me laisse perplexe. Est-ce lui ou moi qui déraille ? Il s'aveugle, d'accord, et plus que moi, et pour d’autres raisons, mais cet aveuglement est-il intentionnel ? Cela seul, au fond m'intéresse. Et moi ? Est-ce que je m'aveugle d'une certaine façon en lui ouvrant ma porte ? (au sens large, pas celle qui possède une clé, de celle-là je me fiche). Tant que je n'aurais pas compris, admis, que toujours je m'aveugle "avec lui" - question qui revient avec la régularité d'un métronome - je dois me rendre à l'évidence, cette évidence-là : comment parler, discuter, écrire même, avec un homme déloyal envers lui-même ? Se lier à quelqu'un de tel, c'est perdre le sol ferme sous son pied - perdre son moi et le moi d'autrui avec - c'est rouler dans le gouffre. Mais, de l'autre côté de la balance, "l'autre" question n'est-elle pas : Peut-on douter qu'un peu moins d'hypocrisie vaut mieux qu'une hypocrisie générale et massive, celle de la vie ailleurs que l'on dit "vraie"?... Pourtant, en dépit de ces miettes de liberté immédiate (liberté de parole, libres mots de l'échange, sillons langagiers que l'on pratique ensemble), je ne saurais tolérer aucune forme de succédané, de fard, de camelote, de "posture". Voilà, c'est ça. Une liberté qu'on s'accorde, dans laquelle nous nous accordons - mais seuls - et qui nous emprisonne, une franchise sous condition, qui serait valable uniquement pour nous deux, ça a l'air de quoi ?
Une vie impure, faiblarde, à demi morte et qui n'aura jamais atteint sa véritable expression.
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