La plaine que je désire




Quelques pages glanées dans son Journal, de Witold Gombrowicz, qui valent comme on dit le détour... 


"S'arracher à soi-même... Bien sûr... mais, dites-moi, le moyen de le faire ? S'il m'arrivait maintenant de "tomber amoureux" (sans compter que j'en suis totalement incapable), mon "amour" naîtrait sous l'écrasante voûte qui est en train de se refermer sur moi : il serait un cri arraché par la torture, cri qui ne compte pas. Tomber amoureux de quelqu'un uniquement parce qu'on ne se supporte plus soi-même? ce serait là un amour par contrainte... La profondeur et le sublime ne font qu'ennuyer l'humanité normale. Nous tous, supportons par pure politesse toutes sortes de sages, de saints, de héros, et toute la religion et toute la philosophie par-dessus le marché! La grandeur que je voudrais, c'est celle qui est capable de "supporter" chaque individu à chaque échelon, à chaque niveau, une grandeur qui contient toutes les espèces d'existence, et qui soit aussi irréfutable en haut qu'elle l'est en bas. Créer, à son propre usage, sa grandeur. En moi, la grandeur doit être cachée : si je m'affirme dans tout ce qui est mien, suffisamment "définitif", je n'en possède pas pourtant la clef. 

Je souffre - dans la mesure où une souffrance non physique peut m'être accessible. Je suis fier, et j'insiste, que ma douleur ne soit pas excessive. C'est une circonstance qui me rapproche de l'état moyen, de la normale, des couches les plus solides de la vie. Les matériaux manquent. La clef me manque. C'est "l'esprit" qui est devenu autre, dégradant, dépréciant toute chose. Nos moyens d'entente avec autrui sont jusqu'à ce jour dérisoires. Il y a la terrible solitude des animaux qui peuvent à peine communiquer... Et l'homme ? Il n'est pas tellement éloigné des animaux, et nous continuons toujours à ignorer ce que peut-être l'irruption d'autrui dans notre moi... Alors, tenter de reconquérir son passé avec l'aide des hommes, de créer - en partant d'eux et par eux - une réalité ?

Comme tous les marxistes qui traitent de l'existentialisme, Lefebvre [Henri] par moments me semble d'une intelligence aiguë, et puis, tout de suite après, comme s'il s'était défenestré lui-même, le voici qui devient vulgaire et d'une incroyable platitude. Le "définitif" m'a enfermé de toutes parts. C'est un encerclement qui se gonfle de puissance et de terreur. Toutefois j'étouffe en moi toutes les puissances. Un romantique à ma place se livrerait à ces furies avec délices. Un existentialiste creuserait plus profond ces craintes. Un croyant se prosternerait devant Dieu. Un marxiste s'efforcerait de sonder le tréfonds du marxisme... Je ne crois guère qu'aucun de ces gens graves et sérieux songe à se défendre contre le sérieux d'une expérience; quant à moi, je fais au contraire tout mon possible pour regagner la dimension moyenne, rejoindre le simple quotidien - et pas trop sérieux... Je ne veux cimes ni abîmes, c'est la plaine que je désire." Journal Tome I, 1956


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