L'Existentialisme 2
Les oisillons tirés d'affaire et sortis du nid, je reprends donc mon Gombrowicz, dont j'ai d'ailleurs acheté, en plus de son Journal en 2 vol. chez Folio, son Journal de Journal = Kronos (plus, non pas "intime", mais perso, c'est-à-dire montrant sa petite cuisine d'homme exilé, écrivain déchu, rayé de la carte par la Pologne d'où il a dû partir en 1953, sa littérature s'étant montrée trop audacieuse, provocante, d'une insolence joyeuse insupportable pour les fonctionnaires d'une culture sous la coupe du communisme : "Mon je-m'en-foutisme général, ma confiance exclusive en moi-même, tout cela vient de ma situation sociale et géographique. J'étais contraint à n'avoir d'égards pour personne car personne n'en avait pour moi. Je me suis formé dans un isolement presque complet; je présume que peu d'écrivains en ont subi un pareil. À peine remarqué, négligé dans la Pologne d'avant-guerre, puis écrasé par la guerre, ensuite mis à l'index par le régime communiste, et maintenant, ici, en Argentine, loin de tout café littéraire, privé de tout groupe d’artistes, je suis devenu audacieux car je n'ai vraiment rien à perdre : ni honneurs, ni bénéfices, ni amis. Il fallait que je me retrouve face à moi-même car je n'avais personne d'autre sur qui m'appuyer; Ma forme, c'est ma solitude.
Et voilà que soudain, en 1957, on me dit être l'"orgueil littéraire de la nation" ! Il serait temps !... J'apprends du fin fond de mon exil par une coupure de presse que la radio polonaise a "consacré une émission aux livres de Witold Gombrowicz"... un écrivain qui fait l'orgueil de la nation polonaise... et dont les livres "a-réalistes" dépassent en vérité tous les pitoyables chefs-d'oeuvre de la littérature réaliste, et dont il est difficile aujourd'hui de concevoir comment il a pu être condamné à un si long exil..." Vraiment ? Voilà... Et tout à coup... "orgueil de la nation"! N'est-ce pas un peu exagéré ? N'est-ce pas aller trop vite ? Pourtant je sais aussi que ma renaissance en Pologne peut être violente. Les éditeurs polonais se sont rués sur mes livres. Je sens une tension qui se forme autour de moi; cette vague montante peut me porter. Et si c'était vrai ? Voilà qui changerait tout à fait le destinataire de cette longue lettre qu'est mon oeuvre. J'écrivais pour des ennemis. J'écrirais pour........ la nation ?" [p.526 de son Journal 1... pas le Journal du Journal, Kronos... dans lequel il relate seulement des détails infimes de sa vie de tous les jours, en exil, et qu'il est bien de lire par "année" du Journal publié : là, 1957])
Bon, c'est toujours comme ça avec Gombro, on s'égare... Ce n'est pas de cela que je voulais parler. J'avais l'intention de reprendre mon exploration (à travers son Journal) de sa conception de l'Existentialisme, courant philosophique et artistique qui l'a attiré-repoussé sans cesse.
L'Existentialisme 2 (donc)
[les poètes devenus hommes de lettres] "Ce n'était pas sur leur papier - reluisant de prétention - qu'ils étaient réels, mais bien en tant que symptôme, une éruption sur une peau malade. Et le salut vint. Par eux-mêmes ils n'avaient jamais osé avouer être nés dans la misère. Cette vérité-là vint de l'extérieur, et voilà qu'un beau matin la République de Pologne entreprit de les éduquer, de leur affecter un rôle : les voici désormais encadrés dans les rangs de la littérature officielle, transformés en bureaucrates de l'art. Comme ils étaient toujours extérieurs à eux-mêmes, ne supportant jamais la vérité de leur propre existence, comme ils rapiéçaient la réalité avec des morceaux de songe ou d'abstraction ou de théorie ou d'esthétique, ils n'avaient pas grand-chose à perdre et ne s'aperçurent peut-être même pas du tas de choses imprévues qui leur arrivait. Sans y avoir autrement assisté, à franchement parler, je crains fort que le bolchévisme n'ait tout bonnement trouvé une belle partie de l'intelligentsia polonaise en état d'ivresse : oui, la tête de la nation était complètement obnubilée. Et somme toute beaucoup de gens ignoraient ce qui vraiment leur arrivait.
Les talents ? il ne faut pas les débusquer au microscope, voyons, un talent doit s'annoncer de lui-même, éclater en fanfare ! Pourtant, lorsque le sentiment de réalité vient à faiblir, tout tend à devenir automatique.
Le problème de l'impuissance devant la réalité... En réalité (ah, le terme dangereux!) notre littérature versait dans le journalisme littéraire. Et chacun usait de toute sa force de discrétion pour continuer à ne rien voir. Car enfin - on est quelqu'un ou on ne l'est pas, mais jamais on ne saurait soi-même se fabriquer par artifice. Or, en Pologne Indépendante, tous ces intellectuels, ces artistes s'efforçaient d'être quelqu'un avec la secrète arrière-pensée d'arriver à être. Tous, ils cherchaient fébrilement une Forme afin de ne pas fondre comme du sucre... Et j'ai fini par rompre toute relation en Pologne avec les gens, avec leurs œuvres. Je m'enfermais en moi-même, décidé à vivre uniquement ma propre vie - quelle qu'elle fût; décidé à tout voir par mes propres yeux. Mais cet individualisme ne déliait rien du tout, et surtout pas la langue. Qu'était en effet ce "moi" sur quoi je voulais m'appuyer ? N'était-il pas modelé par le passé autant que par le présent ? Tel que j'étais, n'étais-je pas une simple conséquence de l'évolution polonaise ? Rien de ce que je faisais, disais, pensais, écrivais, non, rien n'arrivait à me satisfaire... Vous aussi, vous connaissez cette impression d'être sans cesse en train de dire ce que vous ne voulez pas dire [moi ? oui, tout le temps...] et il vous est arrivé de ne pas trouver une forme pour exprimer votre réalité... Que convenait-il de faire ? Simplement tout mettre sens dessus dessous, tout chambouler - à commencer par les Polonais. Notre tâche dès lors n'aurait plus consisté à élaborer une forme proprement polonaise, mais à forger une idée nouvelle de la Forme comprise comme un élément, une entité que l'homme est continuellement en train de créer - et qui jamais ne le satisfait. Tirer au grand jour l'entière insuffisance de l'homme civilisé face à la culture qui, finalement, le dépasse.
Pour ma part, je ne me faisais pas trop de souci en envisageant l'envergure - outrageusement démesurée - de ma révolution. Les programmes ? ils ne me faisaient pas peur : ce n'est pas un programme, mais une nécessité profonde qui me guidait. Un artiste n'a pas à raisonner, ni à mettre en forme des syllogismes; il doit susciter une vision du monde, et ce n'est pas à la raison de son public qu'il fera appel mais bien à son intuition. L'artiste décrit le le monde tel qu'il le sent et le perçoit et puis il attend que son lecteur, l'ayant ressenti de la même façon, vienne lui dire : "Si, si, c'est ça, c'est bien ça la réalité, et plus réelle encore que tout ce que j'avais à ce jour désigné par ce nom" - et cela bien que tous les deux, l'artiste et le lecteur, ne sachent pas démontrer pourquoi justement une oeuvre d'art leur semble ainsi plus réelle. À moi, il m'avait donc suffi de sentir de ce côté-là un souffle de vie authentique. Et je poussais, je fonçais en aveugle dans cette direction - chaque pas en effet fait dans ce sens rendait mon verbe plus puissant, mon art plus authentique. Le reste ? je ne m'en souciais guère. Le reste - tôt ou tard - allait venir de soi."
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