L'Existentialisme 3
L'Existentialisme 3
À l'instar de Gombrowicz, je constate qu'il se trouve des personnes (ai dîné avec l'une d'elles récemment) d'une politesse raffinée mais dont la politesse est comme un filet lancé sur les gens pour les capturer. Tellement polies qu'on reste devant elles sans défense. Politesse - pieuvre tentaculaire - cruelle et dévorante... (mais il y a les "grossières" aussi, celles-là on s'en débarrasse plus facilement...)
"Alors, écrit Gombrowicz, tout en restant assis, "j'éclate" - oui, j'éclate : mon drame, mon sort, ma destinée, l'incertitude de mon existence, tout me cerne et m'assiège. Vu l'éloignement progressif qui me retranche de la nature et, ces dernières années, des hommes, vu l'âge qui lentement m'accable, ces états d'âme se font de plus en plus menaçants. Avec l'âge, la vie de l'homme devient un piège d'acier. Au début, tout n'est que mollesse, on enfonce là-dedans comme dans du beurre, et puis la tendre étreinte de la vie commence à faire sentir son acier, et c'est l'inexorable froid du métal, la cruauté atroce de l'artère en train de se scléroser.
Je savais ça depuis longtemps. Mais je ne m'en souciais guère, bien persuadé que je saurais suivre à mesure les avatars de ma destinée, devenant au fil des années un homme autre capable de faire face à une situation qui devenait toujours plus terrifiante. Et je ne formais pas en moi de sentiments pour cette existence à venir, intimement convaincu que, d'eux-mêmes, ils naîtraient en moi en temps voulu. Et puis voilà, ils ne sont pas au rendez-vous. Au rendez-vous, rien que moi, et si peu changé ! Avec la seule différence que toutes les portes me sont bel et bien fermées.
J'ai conscience, oui, que je suis déjà devenu. Déjà, je suis. Je suis trop. Encore que je puisse accomplir telle ou telle chose imprévue de moi-même, je n'en ai plus envie, non, je ne peux plus vouloir : je suis trop.
Je me suis remis à ce Journal. Je refuse que la solitude s'empare de moi, s'y promène bêtement, j'ai besoin de gens, de lecteurs... Pas pour communiquer... Fût-ce pour signaler que je suis là. Je suis à ce point à la merci des éléments. Et c'est avec cette femme que je partage ma demeure solitaire, c'est elle que je croise au moment précis où il m'est tellement difficile de me fuir moi-même.
Me retirer... quitter le "définitif"... [il ajoute, même année, 58, mais dans son Journal du Journal (Kronos, p.65) : Le passé me semble ennuyeux.] Devant toi ? il y a certes l'abîme, mais tu laisses, derrière, le petit monde turbulent des humains...
Serais-je seul dans ce cas ? Leur exploration de l'Inconnu, les "plus grands esprits de l'humanité" ne l'ont-ils pas accomplie afin de devenir - au milieu du simple quotidien - poète, saint, philosophe ? Comment vous expliquer qu'il n'y a pas l'ombre d'ironie dans ce raisonnement, bien au contraire, et que c'est sur lui que je fonde tous mes espoirs ?
[ce que j'entrevois] Une dialectique qui démolirait la grandeur au bénéfice de la médiocrité. Démystifier tous les extrémismes, non sans les avoir au préalable dûment épuisés : et tout cela à mon échelle à moi.
Je suis affreusement polonais, en même temps qu'affreusement révolté contre la Pologne, et le petit univers polonais, puéril, de seconde main, calme, poli et pieux, m'a toujours irrité. Dieu, et nul autre, nous menait par la main - c'est à ce fait que j'imputais notre immobilisme au sein de l'Histoire, et notre impuissance sur le plan culturel. Or, l'auteur que je suis veut extraire l'homme polonais de toutes les réalités secondaires qu'il chérit pour le mettre en contact immédiat avec le cosmos - et qu'il s'y débrouille comme il pourra ! En miettes, oui, en miettes je veux réduire son infantilisme.
Saper l'infantilisme ? Mais au nom de quoi ? D'une maturité que je suis moi-même incapable de supporter et d'accepter ? Car enfin, le Dieu des Polonais vous offre précisément un magnifique système pour maintenir l'homme dans le cercle moyen de l'existence, il est la fuite, l'esquive que réclame mon insuffisance.
Commencer, donc, par repousser toute facilité, me retrouver dans un cosmos aussi insondable que peuvent le supporter moi et mon esprit conscient, y éprouver les limites, les conflits de ma tragique solitude, et de mes propres forces : alors, mais alors seulement que le gouffre t'aura fait vider les étriers, tu te retrouveras le cul par terre et commenceras à redécouvrir l'herbe et le sable. Pour que l’infantilisme devienne licite, il convient de "couler" d'abord la maturité. Lorsque je prononce le mot "enfance", j'ai l'impression (je parle ici sans la moindre plaisanterie) d'évoquer la plus profonde des substances qui sommeillent encore dans la nation à qui je dois le jour. Mais il ne s'agit point de l'enfance-de-l'enfant, mais bien de la dure enfance de l'adulte.
Pluie drue. Je reste assis dans le noir. "
Witold Gombrowicz, Journal 1, p.385
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