Pour qui écrivez-vous ?
"Pour qui écrivez-vous ?", se posait la question Montaigne, s'interrogeant sur la nature du public auquel il destinait ses écrits. Cette question, il la posait dans les Essais, aux écrivains de condition moyenne, comme lui, qui s'aventuraient à publier leurs expériences, leurs commentaires et leurs idées alors qu'ils ne pouvaient se prévaloir d'opinions qui les distinguent, car tout comme eux il n'était pas mémorialiste, genre réservé aux acteurs de l'Histoire, pas autobiographe non plus, avec sa plume trop libre, ni chroniqueur, tâche qui l'eut asservi : il écrit, pense-t-il, pour les âmes "trop réglées et fortes d'elles-mêmes" espérant pouvoir leur plaire. Voilà ce que nous apprend Jean-Michel Delacomptée dans l'émouvante lecture qu'il fait de Montaigne, petit essai roboratif, au titre pourtant nostalgique : Adieu Montaigne.
C'est bien loin il nous semble, cette époque de 1540-1570, où "la Bible se lisait en latin, la messe se disait en latin évidemment, et où l'on épousait, soignait, plaidait, pendait, chantait, mourait en latin..." [pas "baisait"...]. Mais la façon dont Montaigne s'attachait à parler de long en large de ce quasi-inconnu qu'il était et qui finalement n'avait pas grand-chose à dire, est très contemporaine. Suffit de trouver la belle forme - le style - qui n'est pas donnée à tout un chacun.
Montaigne, fils de Pierre Eyquem, "un très bon père", avait une conscience aiguë de l'oeuvre extraordinaire à l'écriture de laquelle il s'était attelé, et la réception de celle-ci, pas seulement dans le cercle étroit de parents, voisins, amis à qui elle était destinée au départ, l'intéressait au plus haut point. Le dédain que les grands seigneurs en armure affichaient à l'égard des hommes de plume, dédain ostensible concernant Montaigne, qui de sa "librairie" au deuxième étage de sa tour avait fait son gîte principal, le poussait à prendre le contrepied de ce qui se publiait, pour élaborer sa conception personnelle de la nature, de l'homme et de la raison, tout au long des Essais.
Il faut dire qu'il y avait "matière à écrire", en 1570... "Des récits fabuleux et des crimes innommables parvenaient en Europe au retour de la conquête des Amériques et des routes récemment ouvertes vers les côtes d'Afrique... S'ajoutait alors le franchissement des déserts en direction de la Chine, d'où l'on rapportait des tonneaux d'épices, des caisses de porcelaines, des montagnes de soie. Les sectarismes religieux [déjà] s'entre-déchiraient, catholiques, protestants, voire mahométans, mais même ces guerres de religion au sommet de leur fureur n'empêchaient pas le triomphe des souvenirs romains. Un monde ruisselant de sève émergeait dans une frénésie de rage, d'or et de foi.", nous raconte J-M Delacomptée, et l'auteur commente ainsi sobrement : Notre époque ne regarde pas aussi loin derrière elle, elle regarde juste devant. Ce faisant, elle perd la mémoire. Infatuée de ses prodigieuses réussites, assise sur ses bienfaits incomparables, notre modernité s'y contemple et s'aveugle. Sans un franc sursaut, elle ne saura bientôt plus d'où elle vient, ni où elle va...

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