Entre les pages
D'entre les pages... du livre de Pinget sort une carte... elle tombe, je la ramasse, la retourne... Autrefois, je me dis, les éditeurs prenaient soin du lecteur... lui demandaient si le livre lui avait plu... s'il en "avait lu d'autres du même auteur"... et l'on pouvait remplir la carte et répondre... (je m'en souviens très bien d'ailleurs). Ils ne publiaient pas à tour de bras des bouquins d'une durée de vie de 15 jours, guère plus, un mois quand la promo est bien faite, "sur les médias", qui n’existaient pas, ou moins...
Minute de nostalgie, et tu reprends ta lecture...
p.9-10 : "Je sens déjà qu'il va falloir que j'en parle de mon existence; ça m'ennuie horriblement. J'évite ça le plus possible. Je l'ai même écrite en détail pour m'en débarrasser, pour n'avoir pas à y revenir. Je pensais que ça serait comme une sorte d'exorcisme ou de conjuration. Comme on touche du bois par exemple. Mais ce n'est pas vrai. Il y a toujours un détail qui vous a échappé et vous tombez dans le panneau à la première occasion. On vous parle de quelque chose et tout d'un coup vous dites c'est comme moi, ça m'est arrivé hier, et vous expliquez, vous mettez au point, vous vous rassurez, vous allez passer à l'autre sujet, qu'on ne s'impatiente pas, il faut d'abord que tout ça soit bien en ordre. Impossible. Vous êtes de nouveau dans votre caca, impossible d'en sortir. Comme s'il fallait tout le temps l'avoir à portée de main pour en mettre partout. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Comme s'il fallait tout le temps que votre existence forme un paquet bien compact que vous puissiez prendre sur le champ et emporter partout. Et ce n'est même pas une image, je ne devrais pas dire comme si, c'est comme ça. C'est comme ça que ça se passe. Son existence dans une valise, bien rangée, bien cataloguée, qu'on ait ce qu'il faut pour le cas où. Alors on fait sa valise sans arrêt, on est tout le temps en train d'empaqueter quelque chose. Même en parlant du beau temps. Il y a quelque chose dans ma valise qui n'est pas en place. On redéballe, on retrie, on rempaquette, on est de nouveau paré mais voilà, il ne fait plus beau temps, on se fait mouiller, on est trempé jusqu'à l'os. Alors on rouvre sa valise. A croire qu'on le fait exprès. Qu'on attend à chaque seconde de la rouvrir. Je dis ça, je n'en sais rien, c'est peut-être faux. Et puis je parle, je parle, je m'excuse, je n'ai pas l'habitude. C'est vrai que je suis toujours en train de faire mon petit travail, je n'adresse plus la parole à personne, sérieusement j'entends. Mes petites fiches, mes petites notes, mes bouts de papier. Ils finissent par me bouffer complètement, j'en perds le sens des réalités. Les réalités. Dans le fond, je n'y tiens pas. J'en ai soupé. Autrefois, quand je ne faisais pas mon petit travail, j'étais comme tout le monde, je parlais, je faisais des expériences, je vivais comme on dit. Je me faisais chier. c'est le mot exact. Ou plutôt pas tout à fait. Je me faisais chier mais je me disais tout le temps que je m'y prenais mal, que j'avais du parti pris, que je ne voyais pas les choses telles qu'elles sont, que je pouvais en tirer beaucoup plus et que ça changerait. Les choses et les gens j'entends. Surtout les gens. Alors je faisais durer le plaisir si on peut dire. Je barbotais dans le caca des autres en me disant que je ne voyais pas bien, qu'il fallait plus d'attention, plus de gentillesse aussi, m'oublier un peu, les aimer un peu, les aider un peu, qu'ils s'ouvrent un peu. Merde alors. Plus ils s'ouvraient plus il y en avait. Moi à un moment donné je n'y tenais plus, je suffoquais. Et je me suis retiré dans le mien.
Inutile de reparler de la valise, je n'y couperai pas. Même si c'est une idée fausse et que les choses se passent autrement, je dis qu'elle me convient. Je n'ai pas fini de la refaire.
Je vais même recommencer tout de suite, avec ce papier. Le moins de précisions possible d'abord, elles viendront toujours assez tôt."
Quelqu'un, Robert Pinget, Les Editions de Minuit, 1965
[alors ça s'appelle le Nouveau roman, je crois, et dans le formulaire-carte, je répondrais "oui, j'ai déjà lu Pinget, mais je ne me souviens plus lequel de titre... j'étais trop "petite"... Et, oui, j'en relirai, maintenant que je suis "grande" et, non, "pas déçue"..." (mais vérifiez svp votre formulaire : 50 ans après, je sais, ça va être difficile... : "La lecture de ce livre vous a-t-elle pluS"... pas de "s" à plu... Pas grave... c'est parce que je sors de 4j. de corrections de texte...) et aussi deux remarques à cette lecture 1- moi je trouve ça génial... 2 - on a toujours dit que dans le nouveau roman, le problème, c'est qu'"il n'y a pas d'histoire"... oui, et alors, c'est mieux, non ? et 3, tiens - pendant quatre jours j'ai fait la chasse aux "ça" dans mon propre livre... je n'en ai laissé que 10% environ (il y en avait à chaque "coin" de page...).


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