L'Existentialisme 4




C'est l'été, un dimanche où il ne fait pas très beau, c'est le moins que l'on puisse dire, donc j'en profite pour continuer l'exploration de l'Existentialisme (4) via Gombrowicz, épisode qui cette fois pourrait s'intituler Comment expliquer que l'existentialisme ne m'ait pas séduit



"Non, je n'ai pas beaucoup d'exigences. Je suis loin d'attendre des réponses absolues et, dans ma misère, je me contenterais fût-ce d'un lambeau de vérité, susceptible de tromper momentanément ma faim. De l'existentialisme, je me contenterais d'autant plus volontiers que, ma foi, cette philosophie finit malgré tout par infiniment nous féconder et nous enrichir : elle est une tentative de systématiser notre savoir le plus profond sur l'homme. Il demeure une chose capitale et qui a sa portée pratique, concrète ; une certaine structure de l'homme, née de la plus profonde et la plus définitive confrontation de la Conscience avec l'Existence. L'Homme existentialiste tel que les tenants de ce courant l'ont vu restera une fière conquête de la conscience. Combien d'intuitions - qui "venaient me voir" presque tous les jours! - n'ai-je pas retrouvées dans cette doctrine, imbriquées dans le système, organisées en un tout désespérément caduc, à peine vivant et pourtant bel et bien unifié! Car l'existentialisme quel qu'il soit se fonde toujours sur notre angoisse essentielle. Il libère en nous notre dernier cri métaphysique : il précise notre plus récente demi-vérité, et qui nous concerne. A tel point que c'est l'homme existentiel qui devra remplacer tous les autres "modèles", tellement périmés. 



Une seule question : Combien de temps pourra nous survivre ce modèle dernier cri? Parce que notre tempo s'accélère, que, sans cesse davantage, nos formules s'allègent et s'évaporent... Pourquoi donc, moi, Gombrowicz, suis-je si farouchement contre l'existentialisme? Douloureusement confuse, obscure et tendue se révèle mon attitude envers cette doctrine. Je la cultive certes moi-même, mais je n'y crois pas. L'existentialisme fait irruption dans ma vie, mais moi je le refuse - et je suis loin d'être le seul. Quelle bizarrerie! Voilà donc une philosophie qui nous exhorte à l'authenticité - et nous plonge dans un abîme d'imposture. 
Je n'étais pas tellement loin de choisir une existence qu'ils appellent authentique - au rebours de la vie légère de l'instant, cette vie qu'ils disent banale -, de la choisir, si grande est la pression de l'esprit de sérieux (ne t'esquive pas, n'élude pas, , accepte le jeu décisif, assume ta responsabilité; surtout ne plaisante pas, ne fuis pas, ne te défile pas!) bon, mais moi, je voulais tout de même essayer de ne pas me mentir au sujet de ma propre existence. Alors je me mis en devoir d'essayer cette vie authentique et d'user d'une loyauté absolue vis-à-vis de l'existence. Eh bien non, ça n'allait pas, car cette authenticité se révélait encore plus mensongère que tout l'arsenal de mes bonds, sauts, feintes et cabrioles pris ensemble.



Si je ne m'y connais guère en théorie, je possède pas mal de flair quand il s'agit de style. Lorsque, pour vivre, j'eus recours au maximum de conscience, en essayant d'établir mon existence en elle, je m'aperçus qu'il m'arrivait quelque chose de stupide. Rien à faire! rien ne marchait. Il est absolument impossible de se plier aux exigences de l'"existence authentique", et de prendre en même temps son café-crème avec des croissants au goûter - non, il n'est pas possible de concilier la "conscience définitive" avec le fait qu'on circule en pantalon et qu'on parle au téléphone. Vous pouvez inventer tout ce que vous voudrez, mettre ce machin à toutes les sauces, il y a quelque chose d'irréconciliable.
Pour l'artiste que je suis, peut-être même n'y-a-t-il pas là de philosophie au sens propre. Moi, quand je parle de l'opposition irrémédiable entre "l'existence authentique" et le café-crème de notre goûter, c'est plutôt à l'expérience intérieure que je fais allusion, celle qui en chacun de nous précède le fait du penser philosophique et le rend possible, - oui, je pense à l'aiguillage préliminaire, qui, des rails du quotidien, nous fait passer sur la voie définitive. Comment concilier, comment relier le définitif au quotidien ? Que faire pour nous "implanter" dans le définitif au quotidien ? Autrement dit, quoi qu'on dise ou qu'on écrive, moi artiste, je ne peux m'empêcher d'apporter, à chercher l'homme ordinaire dans le philosophe, la même passion que le philosophe apporte à chercher l'"existence authentique" dans l'homme ordinaire. " W. Gombrowicz, Journal 1, p.398

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