Une séance de théâtre filmé
Mardi, j'ai assisté à une représentation de "théâtre-filmé" (La Comédie Française, mais au ciné, à côté de chez moi) pour y voir ou regarder jouer plutôt Cyrano de Bergerac, avec mon nouvel ami, très vieux monsieur, et délicieux (style "Jean d'Ormesson), que j'étais allée cueillir en sa maison de retraite ("résidence pour seniors", on dit à présent). Il avait pris les places depuis deux semaines déjà et s'était fait tout beau. Ce devait être une mini-fête, que cette sortie pour nous et une occasion de se voir, car en ce moment je n'ai pas trop le temps de lui rendre visite. Mais las! tout s'est mis en une sorte de constellation, pour le coup spectaculaire et maléfique, afin de faire rater le projet, noble en soi... Une sorte de complot, pourrait-on dire.
La salle ouvre et le public s'installe (exactement comme au théâtre... sur l'écran, d'ailleurs, on voit la majestueuse salle de La Comédie Fr.) avec bruissements indicibles, particuliers à une salle de théâtre véritable, remue-ménage discret des sacs, affaires, vêtements (il faisait 30° dehors donc pas trop de manteaux...), trouver la meilleure place, pas trop près, pas trop loin non plus. Nous étions arrivés à 20h pour une représentation annoncée à 20h30. Donc, les deux meilleures places, nous les avions. Faire asseoir Mr Hervé (toute une entreprise). Rabaisser son siège de mon bras droit pendant que du gauche je lui tiens sa canne ; au début, il s'était mis à ma gauche, mais nous avons dû, à sa demande, opérer une rotation car son oreille droite "entend moins bien que l'autre"... déjà qu'il porte des sonotones... "j'ai l'habitude, je lui dis, ma mère avait le même problème..." et nous permutons (réitérer toute l'opération en se disant que de toute façon nous n'aurons pas tellement de paroles à échanger pendant la représentation... mais bon, il ne faut pas contrarier les personnes âgées).
Nous n'aurions pas dû en fait procéder à ce changement car du coup à ma gauche vient s'installer une femme ("vous pouvez retirer votre sac, là" me fait-elle, peu gracieuse), jeune et brune, c'est tout ce que j'ai vu, et pendant tout le premier quart d'heure, où, lumières allumées encore, le metteur en scène - Denis Podalydès (inexplicablement en bermuda... on voit ses molllets nus, qu'il croise et décroise, grattouille parfois ou ceint amoureusement de ses mains en parlant, au premier plan de l'écran, alors qu'il est assis dans son bureau de la "Côoomédie Française"... on dirait un américain... sauf qu'il est moins gros...), puis l'acteur principal, Michel Vuillermoz (génial), en Cyrano, et Eric Ruf, scénographe, nous présentent, comme au restau, "la carte", sauf qu'on sait qu'on ne pourra choisir aucun des plats proposés (pas un seul des "plans", même), et voilà que cette voisine (non choisie non plus) se met à pianoter frénétiquement sur son iphone; je vois régulièrement s'y afficher, occupant tout le cadran, la photo d'un mec à Ray Ban, qui y pose avantageusement. Me dis qu'elle cessera (espérons) quand les lumières se seront éteintes; après tout, effectivement, ce qui se déroule sur l'écran de cinéma pour l'instant est peut-être moins intéressant que ce qu'elle est en train d'échanger avec l'absent sur celui de son téléphone, et avec tant de fièvre... Cyrano et Roxane, ce sont peut-être bien elle, dans la vraie vie, la vie d'aujourd'hui, et l'homme aux Ray Ban... Soyons de notre temps.
Mais le bla bla des théâtreux en short qui nous expliquent en se grattant les mollets (l'un), ou la barbe (l'autre), quelles idées lumineuses et innovantes ils ont eues pour nous permettre de voir, là, ici même - ça va commencer! - une telle remise à jour géniale de la formidable pièce d'Edmond Rostand... ayant enfin cessé, la salle, doucement, s'est obscurcie, le décor (volontairement) sous nos yeux, et furtivement, s'est installé, et en route pour trois heures, c'est parti !...
Là, les premières dix minutes, disons (ou un siècle!), un nombre incalculable de personnages, sortant de tous côtés, défilent, non, surgissent de partout, criant, gesticulant en parlant, faisant sans cesse (dans le théâtre et sur la scène) des références aux gloires passées... du théâtre !... avec leurs anciennes traces-souvenirs "floues" (effet peu probant, genre "je me souviens d'Un tel, Une telle..."), filmées "en écran" et géantes, tout en haut de la scène (le coup du couvercle de "la boîte de Vache qui rit", mise en abîme grossière, du théâtre qui s'affiche lui-même... rien ne nous est épargné), pour nous qui voyons tout cela par doubles écrans interposés..."en écran, tout en haut de l'écran"... "Appelez-moi le Directeur!"... (quelle mise en scène illisible, échevelée et foutraque!)... Bref, c'est compliqué et ne sert à rien du tout, surtout, cette "ouverture", sauf à nous fatiguer. Compliquée, style "agité du bocal", sautillant-éructant et cousue de fil blanc, bien voyant... À l'évidence, on nous montrait ça à nous, pauvres spectateurs, tourneboulés en tous sens, ne sachant plus où donner de la tête, des yeux, des oreilles et de l'entendement... pour nous prévenir "Regardez, braves gens éclairés, vous qui aimez le théâtre, comme on s'amuse comme des fous quand on crée, quand on en fait tous ensemble, combien la troupe au complet se régale à jouer, à gueuler, à éructer, à courir de long en large d'un côté de l'autre de la scène (quelle agitation, en effet!) pour vous offrir le meilleur, le top, le must de La Comédie Française, réactualisée. Regardez comme on s'amuse!"
Mais nous, on était plutôt perdus. Totalement égarés, même. Je me demandais (sur ma droite), sans pouvoir lui poser la question, tellement ça explosait et fusait de partout, comment mon voisin-ami de 92 ans, pouvait percevoir tout ce déchaînement démonstratif... Et puis, sur ma gauche (tourner un peu la tête)... ma voisine continuait dans le noir de textoter sur son portable. La luminosité de l'écran tactile, même l'appareil glissé dans son sac qu'elle tenait en permanence ouvert, m’éblouissait plus encore que le spectacle sur scène... Après avoir poussé à son adresse un Rhooo... soupirant, et en chuchotant, comme elle continuait... je me suis carrément tournée vers elle : - Bon, ça suffit là maintenant (toujours "tout bas", surmontant mon agacement). Vous êtes avec nous, ici, au théâtre ou bien...? Elle m'interrompt, piquée au vif (et sottement dit) : - Eh oh... Baissez d'un ton, vous voulez... J'attends un ami, qui n'arrive pas... c'est pour ça... D'abord, on n'est pas au théâtre, mais au cinéma (alors, hein, ferme ta boîte à camembert), ça va bien, hein.... Et puis je suis bien certaine, qu'au théâtre, j'y vais beaucoup plus fréquemment que vous... ("le syndrome de la cour de récré", j'appelle ça : niveau CP ?, non, Maternelle-Petite section, plutôt) - Stop les bavardages, en plus... en tout cas fermez-là, vous, et éteignez ce portable ! j'ai fait...
Après, j'avais le cœur qui battait de m'être énervée. Je m'en voulais et lui en voulais encore plus. (d'ailleurs elle s'est levée, dérangeant une à une cinq personnes qui ont dû se lever aussi, pour aller chercher l'homme aux Ray Ban qui avait fini par arriver, au bout d'une demi-heure de spectacle... et rebelote, faire lever à nouveau les cinq spectateurs, pour qu'ils s'installent enfin, Roxane et Christian, réunis... Je comprenais encore moins qu'avant ce qui se déroulait sur scène où ça continuait de s'agiter follement. Je me suis demandé ce que je fichais là... pourquoi j'avais proposé cette "sortie" calamiteuse... J'aurais été si bien chez moi à lire, ou même, à regarder la télé... Rien ne pouvait être pire que ça. Trop tard. Trois heures, ça va être long... Pitié! J'ai regardé sur ma droite, mon vieil ami s'était assoupi. Sa tête se baissait par à-coups brefs. Il la remontait courageusement...
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