Le plus près possible de la vérité
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| Witold Gombrowicz à Vence, 1965, photo Bohdan Paczowski |

Le plus près possible de la vérité...
Commencer la nouvelle journée, nuageuse et morose, celle du 8 août - il est 7h - par un salut à celui qui s'en est allé hier (pour moi), et en retrouvant son Journal II, puisque Kronos, c'est fini...
"Il s'assied - il s'assied peut-être trop volontiers, ou alors trop vite, ou alors c'est que la chaise est très proche - toujours est-il que je suis rebuté par son air atrocement absent. Dans ce silence je me fis humble, et je sentis une sorte de vide, comme si une gomme avait tout effacé. Rien. Et moi, je ne savais toujours pas ce qui se passait en Simon, bien que je fusse comme lui, identique, et seul à seul avec lui ! Lui non plus ne savait rien de moi. Déjà liés pourtant, déjà isolés, stigmatisés. Nulle part autour il n'y avait de salut! pas la moindre parcelle. Il fallait me débarrasser de lui. Mais comment m'en débarrasser ? J'ignorais totalement ce à quoi l'on pouvait s'attendre de sa part ! Ce silence qui avait été le nôtre, c'était le mien, cette fois, accompagné de la même surdité, du même aveuglement, je rompis avec lui, je le quittai brusquement ! J'étais déjà dans l'escalier. Je le dégringolais. Mon évasion était comme un défi ! Car je fuyais comme devant un mauvais génie! Et lui était resté en plan là-bas, comme un mauvais génie ! Quoi qu'il en soit, le voilà de nouveau à ma remorque. Et cette fois, plus question de m'évader, j'avais déjà épuisé toutes les possibilités de fuite. Simon bougea de nouveau - ou bien cela bougea en lui - et je pris la fuite - mais dans cet espace restreint je pouvais tout au plus m'écarter convulsivement de lui - si bien que, m'écartant de tout mon corps, je m'enfonçai dans le corps - mou - d'un autre. C'était un gros. Énorme, chaud, dont je ne voyais pas le visage et dont, dans mon effroi, j'avais investi la suante mollesse, la gaucherie honteuse, l'obésité sans doute silencieuse, humble, bonasse, bombée par endroits de renflements élastiques, étouffante mais hospitalière. Dans le nid chaud de sa chemise batifolait sa sueur, celle d'aujourd'hui et celle d'hier mêlées à une odeur de vanille. C'était silencieux ici et on s'y trouvait bien, à cent lieues de l'autre... C'était une autre contrée, de détente et de calme... à l'autre bout du monde. (...)
A la lecture de mon premier livre, Bruno [Schulz] découvrit en moi un compagnon. Il venait à moi pour trouver une confirmation de lui-même, pour que je sois cet Autre sans lequel sa vie intérieure était condamnée au monologue - et il prétendait me rendre le même service. Il se présentait en tant qu'ami, mais oui (j'insiste sur ce point), en tant qu'esprit-frère prêt à développer et rehausser mon esprit à moi. Là se produisit un "couac" ou un "déraillement". La main qu'il me tendait ne rencontra pas la mienne. Je ne répondis pas à ses avances, je ne lui livrai que terriblement peu de moi-même, quasiment rien, notre liaison se révéla vite comme un fiasco...
Je ne peux pas écrire autre chose, car si je passais sous silence certaines circonstances, je donnerais une idée fausse de l'ensemble de la situation qui s'était créée entre nous - ce qui est impardonnable pour un écrivain qui doit avoir pour devise de se tenir le plus près possible de la vérité. Peut-être dans ce cas vaudrait-il mieux ne rien écrire du tout. Les sujets scabreux sont bons pour faire fuir les vieilles filles mais pas les écrivains. Garder le silence? Il y a ce dégoût, cette sorte de lassitude face à moi-même qui me prend à l'idée de devoir être moi... mais allons, il faut prendre le risque de ce dégoût!
Je ne me sens guère coupable du peu d'affection dont je payais la sienne en retour. au contraire - je trouve remarquable de ne pas m'être laissé corrompre, j'apprécie beaucoup le fait de répondre par un froid glacial aux ardeurs d'autrui, l'artiste ne doit pas s'aligner sur la température des autres."
Witold Gombrowicz, Journal II, Extraits, chap. X et XI, p. 189-210


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