L'été à l'ombre de Gombrowicz



Jeudi : personne. 
Suis dans le petit jardin à l'arrière du Château, mais on ne le voit pas. Que des arbres, et des parfois immenses et très vieux... avec des troncs énormes. Un vent doux dans leurs branches les plus hautes agitent les feuilles, et dans mes cheveux fraîchement lavés. Ciel bleu aux délicats nuages blancs, un bon roman en poche, seule ; personne encore dans le parc à cette heure d'à peine midi. Je mange un sandwich jambon-cornichons, tomates au sel et basilic + 4 abricots, et me dis que c'est vraiment dommage qu'il ne soit pas là sur le banc, à ma gauche, à partager, en discutant de choses et d'autres comme on les aime... 
J'ai beau essayé de me distraire, de ne pas y penser trop, souvent ça me revient et par bouffées (de colère, de rage, pas de désespoir ni lassitude : ça, ce serait le piège) le souvenir récent de la fameuse goutte d'eau qui a fini par faire déborder le vase. C'est sorti. Je suis sortie de moi. De ma patience et bienveillance légendaires, qui ont suffisamment duré. Il ne faut pas exagérer. Celles qui font qu'en face l'autre (qui ne se rend compte de rien) se croit tout permis. Absolument tout. Le laisser-aller. Le relâchement complet. Aucun respect, aucune pensée de l'autre, ou alors des pas adaptées à la situation, et au reste... Je ne demande pas qu'on pense à moi ni non plus qu'on m'aime. Pas spécialement. Je préfère de loin être tranquille. J'ai vu ce que ça pouvait donner. J'ai eu le temps et maintes occasions et en toutes situations. Quand on dit t'aimer, il y a tout de suite un prix à payer et il est très très élevé. Aussitôt même, si l'on a "besoin de toi" (= l'amour pour la plupart des gens), on te prépare la note et elle est salée. Très peu pour moi. Je n'en veux plus de ça. Garde ton amour. De cette chimère des sentiments complètement fabriqués que la société seule et la paresse édifient et montent pour que la terre tourne et les humains se donnent la main tout autour en une grande ronde. Pas compliqué. Il suffit de vouloir. De vouloir le bonheur simple de chacun avant le sien propre. Il "suffirait", on dit... 
Bon, mais ce n'était pas cela que je voulais écrire. Je m'égare. Vais trop loin. Comme toujours. Et c'est à chaque fois pareil quand j'ai, comme on dit, "un peu de temps devant moi", et là, c'est le cas. Sinon, je ne serais pas dans ce jardin, toute seule. J'ai écrit à la date de ce jour : Personne. Cela m'a bien plu. Trouvé ça joli. Une belle forme. Comme si l'art de ma journée à venir se levait sous ce signe : l'art d'une femme réparée qui consciemment se crée une forme (même sur le plan physique) mais qui ne s'identifie pas à elle. Qui laisse ouverte toute possibilité. Qui un jour (un "beau matin") s'est réveillée (il y a longtemps) en se disant non, vraiment, ce n'est plus possible tout ça, qui a crié (en silence et pour elle-même) son refus, sa révolte, qu'elle n'était pas d'accord ! et qui, ce cri, l'a mis en mots sur trois grandes feuilles de papier en y dressant la barricade d'une invincible défense (si mon cri, ma révolte, mon refus ne sont pas entendus ni compris car on ne veut pas les entendre ni même les imaginer comme étant possibles "qu'est-ce qui se passe ? ça fonctionnait très bien jusque-là, ça passait comme une lettre à la poste, ça rentrait comme dans du beurre, à quoi bon s'en priver ?...", alors les écrire, dans une lettre-fleuve dûment remise à son destinataire ou posée là sur le bord du buffet domestique froidement neutre, et ce cri-écrit a pour toujours, c'est définitif (mais s'en souvenir), pu témoigner une fois pour toutes (il me répugne d'y revenir) que je suis restée celle que j'étais hier. En cet art d'écrire où je me livre depuis si longtemps à la (dure) tâche d'exprimer, j'ai fini par trouver mon unique ami et défenseur. Et trouvé aussi ma seule carte d'identité.
Préserve ta propre nature, rien de plus.

Gombro, Jeudi (aussi).
"Mais la différence entre l'artiste et le savant, c'est que l'artiste veut être lui-même... N'ai-je pas déjà écrit dans ce journal que dans ce "je veux être moi-même" réside tout le secret de la personnalité, que cette volonté, ce désir décide de notre attitude face à la déformation, fait que nous commençons un jour à en souffrir. Même si des forces extérieures me malaxaient comme une poupée de cire, je resterais moi-même tant que je protesterais. Cette protestation contre la déformation constitue notre forme authentique. Cette protestation serait-elle étrangère aux hommes de science ? Mais oui ! Eux - avec leur objectivité - sont toujours prêts à se dissoudre dans une vérité objective... Non, ils n'ont pas vocation de vivre la dissonance entre l'homme et la forme ! S'ils s'en occupent, c'est scientifiquement, c'est-à-dire sans en souffrir, c'est-à-dire sans l'avoir vécue... Je m'imagine ce petit esprit incroyable et arrogant tombé sous la coupe de vos lois et remplissant docilement les fonctions qu'on lui assignées. Quelle cocasserie ! L'art est la chose la plus personnelle qui soit, la propriété la plus privée qu'on puisse imaginer, puisque l'art c'est la personnalité, le "moi"... La liberté folle de l'art, son ardeur incendiaire au milieu de cette moralité, de cette pondération, de cette raison, au milieu de toute cette "socialisation"... Le créateur, qui récemment encore parlait d'une voix divine, crée aujourd'hui comme s'il fabriquait. Il crée comme on élève. Comme un spécialiste. Comme quelqu'un qu'on a instruit."
Une invraisemblable indifférence... voilà ce que j'observe tout autour. Ces gens dont la seule force consiste dans une sorte d'absence.
  

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