Fonctionnaire de l'esprit


On n'écrit plus de la même façon aujourd'hui qu'hier. En 2017, qu'en 1962... Cela peut paraître une évidence - et c'en est une - mais a des répercussions profondes sur la société tout entière, les générations nouvelles - enfants, élèves, étudiants - mais aussi sur la pensée elle-même. Donc, sur tous les domaines dits "culturels".
Contingence des lectures (je lis un peu tout ce qui me tombe sous la main), je vois sous mes yeux une collusion entre deux phrases qui n'ont pas grand-chose à voir l'une avec l'autre, à part le mouvement qu'elles sont destinées à décrire ou veulent mettre en évidence et en usant chacune de la même métaphore, celle de l'ascenseur (très utilisée, partout) :

1 - Il arrive aussi parfois de nos jours qu'un être scrupuleux, paniqué par l'idée que ce n'est pas sa propre nature qui l'a porté aussi haut mais un simple mécanisme, appuie lui-même sur le bouton de la machine en question pour redescendre au plus vite au rez-de-chaussée. 
2 - En radio, les audiences tombent à la vitesse d'un ascenseur et ne remontent qu'au rythme de l'escalier.

Alors ? A qui attribuer ? Quelle époque ? °

Il s'opère une simplification singulière dans le langage qui peu à peu tend à assécher la pensée. Tout étant fonctionnel dans la société, la commande sociale en matière intellectuelle exige aussi clarification permanente (plus d’ambiguïtés ni de doute), "images parlantes" et caricatures. Et l'on voit apparaître une nouvelle catégorie de fonctionnaire, le fonctionnaire de l'esprit (qui peut sévir en tous domaines, universités, presse, la Toile bien sûr, les "réseaux" qui vont avec, en politique et jusque dans la littérature où en principe on réserve du temps aux mots). Tout est écourté et en même temps inflationnaire. L'élément impur l'emporte sur l'orgueilleuse intransigeance de l'âme. Manque d'audace aussi. Fermeté prête à flancher. Tout est mou, diffus, indécis. On voit disparaître le goût des décisions tranchées, plus rien ne se présente comme pouvant être limpide, vif, assainissant. Une idée est considérée comme valable un jour et le lendemain elle est passée à la trappe, on n'en entend plus parler. Et le monde devient cette eau vaseuse trouble, fini les petits ruisseaux à "l'extrémisme salutaire et vivifiant" tellement est redouté toute forme d'extrémisme... La littérature elle-même se fonctionnarise, n'est plus que fabrication, production. Une façon bizarre et pénible de dégringoler brusquement (le fameux "ascenseur") des sommets à la plus extrême platitude. Chacun presque est remplaçable. 
Gombrowicz le décrit très bien dans son Journal II p. 301 :
"Il y eut une époque dans la vie intellectuelle où l'on aurait pu inviter au même déjeuner Nietzsche, Rimbaud, Dostoïevski, Tolstoï, Ibsen - des gens aussi dissemblables que s'ils venaient de planètes différentes - mais un rassemblement de ce genre n'aurait-il pas fait voler en éclats n'importe quel déjeuner ? Aujourd'hui [1962 ! je rappelle... qu'est-ce que ce serait, donc, 55 ans plus tard !...] on pourrait organiser sans crainte un banquet général pour toute l'élite européenne, il se déroulerait sans le moindre grincement, sans aucune étincelle. C'est sur ce terreau meuble que se développe le rôle de plus en plus honteux de "l'imprésario"... Jaillie de l'esprit individuel, la littérature tombe sous la coupe de facteurs extra-intellectuels, sociaux. Prix. Concours. Académies. Associations professionnelles. Editeurs. Presse. Politique. Culture. Ambassades. Congrès. Il faut toujours organiser et fonctionnariser - le fonctionnaire et l'organisation sont les deux sangsues qui sucent un sang déjà bien anémié. L'artiste, cependant, sait qu'il n'est pas un être social, il se défend instinctivement. Mais c'est bien connu : la société exigera toujours de nous ce que nous ne pourrons pas donner. Ma vérité et ma force c'est que je brouille sans cesse moi-même mes propres cartes. Je brouille les miennes et celles des autres. Je ne lutte pas contre le mensonge en moi, je me contente simplement de le dévoiler dès qu'il fait son apparition : je mets les pieds dans le plat, je me contrains à d'autres tactiques, je modifie les règles du jeu.
Mais... ce n'est pas très agréable... de bousiller son jeu..."

° 1 - Witold Gombrowicz, 1962 
° 2 - Jacques Rigaud, patron à RTL, 2000



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