Hep! mademoiselle...
Hep, Mademoiselle, vous oubliez votre foulard !... (c'est le titre, complet)
Retour de voyage (2). Quelques éléments de mon récent (petit) voyage et surtout ceux du cadre qu'a formé autour de celui-ci l'aller-retour en train, certains moments particuliers ou non, ceux aussi quelconques, me reviennent par bribes avant je le sais de finir par s'estomper peu à peu jusqu'à disparaître pour toujours. Voyager en train me fait toujours penser, plus qu'en auto ou en moto car dans le train, il y a les autres, tous les autres (surtout "en gare") qui ne sont pas le minuscule petit cercle des proches avec lesquels on se sent comme enfermés. Et eux, les autres voyageurs (comme toi) qui partent "bêtement" en vacances me fascinent par ce fait que je ne me lasse pas d'observer qu'apparemment quelque chose dont j'ignore la nature et la raison les empêche de se rendre vraiment compte qu'ils font "nombre"... et de s'arrêter là-dessus. Ils ne regardent nullement autour d'eux. Tout leur est indifférent mis à part leur voyage - qu'il se passe bien - leur départ mais aussi leur retour. Idem. Ils sont avidement concentrés. Et moi, je suis là, comme faisant partie d'un autre monde, devant eux et pourtant parmi eux, mais comme au cinéma, derrière la caméra, et parfois plutôt comme au théâtre, quand j'écoute les conversations en live...
Gombrowicz (que je suis contente de retrouver, tiens) le dit bien, à sa façon : "Regarder de la terre ferme l'eau qui coule - c'est possible, sans doute. Mais quel intérêt y-a-t-il pour une rivière qui coule à regarder une autre rivière couler ? Double ruissellement, double mouvement, double murmure... L'omnibus s'arrête. C'est ici que je dois descendre. Je descends. Me voilà sur la chaussée, avec ma petite valise... Qui n'a pas connu cela ? La route est longue, les voitures se croisent avec un sifflement, je m'éloigne par un chemin sablonneux, de la brise, des arbres, de l'espace, du silence. La nature ennuyeuse qui montre les dents bêtement comme un chien. La vache de mon destin rumine. Espace hachuré. Comme toujours lorsque j'arrive quelque part, j'ai étalé mes papiers sur le bureau - le début de Cosmos - et je regarde autour de moi pour voir où je suis. Je suis venu ici pour me reposer dans ce silence, pour me "retrouver" après le tumulte de ces derniers jours où je me suis senti pris dans un tourbillon par moments paniquant. Mes oreilles bourdonnent encore; la présence du monstre là-bas, à l'horizon, m'empêche de me détendre, chose étrange, il me gêne presque davantage maintenant que lorsque j'y étais plongé. Ce qui m'inquiète aussi, c'est que j'ai retrouvé ici la fatigue - une forme particulière de fatigue - une fatigue dont on chercherait ici à se laver.
Quel vacarme, quelle précipitation là-bas, à l'horizon; que de rumeurs, de tumulte, quel fourmillement de gestes, de paroles, quel embrouillamini d'évènements, que de combinaisons, que de complications, un tourbillon incessant... cette ruche, ce labyrinthe pèsent sur moi !
Silence et chaleur. Personne."
A l'arrivée en gare de l'Est-Paris, lors de mon retour (là, je reviens à moi), je n'étais nullement pressée. Vacances finies, personne ne m'attendait, à part les oiseaux (qui m'ont bien fait la gueule quand ils m'ont entendue rentrer. Becs fermés, chacun perché tout droit, raides comme s'ils étaient empaillés, pattes resserrées, plumes plaquées le long du corps, j'aurais pu croire qu'ils étaient tous morts en mettant la clé dans la porte sans entendre aucun bruit... mais non, juste on eut dit s'étaient donné le mot : "On ne tourne même pas la tête, hein, quand elle arrive, rien, pas une plume ne doit dépasser...") donc, au terminus du train j'ai pris mon temps pour remettre tranquillement ma "maison d'escargot" sur mon dos en ajustant les bretelles, et ce faisant j'ai aperçu dans le couloir, se précipitant vers la porte pour être la première à descendre à l'arrêt du train en gare, une jolie jeune femme brune, les cheveux retenus en queue-de-cheval sur le haut du crâne qui balançait au gré de ses mouvements hâtifs, et, à l'instant où elle quittait le wagon, comme un sillage dans son dos, un long foulard de soie bleu nuit s'est étiré au sol après s'être détaché lentement de sa silhouette furtive (un plan de film très réussi) telle une longue plume de paon... Descendant à sa suite, j'ai voulu l'appeler mais ma voix ne portait pas dans le hall de gare, jusqu'à la belle voyageuse pressée... qui se hâtait, vers quoi ? vers qui ? et qui avait aussi à la main, j'ai vu de loin, un petit cabas blanc en papier d'où sortaient la tête hirsute de fleurs... Je n'allais pas courir, avec mon énorme poids sur le dos qui me tirait vers l'arrière... J'ai fourré le foulard dans mon autre sac, celui que je tenais, ouvert et à la main, pensant que peut-être au bout du quai je reverrais l'apparition évanescente. Grande douceur de l'étoffe et parfum subtil qui en émanait soudain emplissant (pour moi) en la remplaçant, l'odeur nauséabonde et parisienne du quai de gare... Mais n'ai pas revu la voyageuse. C'est seulement parvenue à la maison que je me suis souvenu du foulard bleu.
Ce qui est fou, avec ce foulard, c'est qu'il change d'heure en heure de couleur, selon la lumière, le moment, la pièce... Je l'ai lavé (à 30° en machine avec dose de lessive spéciale laine et soie, même si sur l'étiquette était bien spécifié "100% silk" Laver à la main ); j'aurais aimé le laisser tel quel pour en préserver le parfum, mais il avait traîné par terre dans le train, et je ne sais où, avant... D'ailleurs, même lavé, il sent toujours la belle inconnue pressée du train... Souvenir de vacances.
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