I know not what tomorrow will bring
Mardi. [Witold écrit dans son Journal "Mercredi (mais que ces jours de la semaine sont ennuyeux)", et plus loin "Le 6-X-62 (la semaine a sept jours, qui ont fini par me lasser)"... mais pas moi, quand j'ouvre les yeux, je m'étire, et je me demande par quoi, ce jour, je vais bien pouvoir commencer... alors que si je voulais... je n'ai rien à faire : mais je n'en suis pas là - ça viendra peut-être - ne RIEN faire... je n'ai pas encore cette sagesse ou ce désespoir - ni pour l'instant d'ailleurs la patience nécessaire...]
Donc, mardi (en 2017)
Niveau lecture, elle commence pas mal, la journée... En prenant un thé citron + un morceau de baguette toute molle (le temps était humide, hier), mais peu importe, du moment que c'est du pain. J'ai toujours aimé ça, me sustenter d'aliments basiques pour pouvoir passer en même temps aux activités créatives de toutes sortes, sans être alourdie ou alanguie par les mouvements internes de la digestion qui, malgré tout, et contrairement à ce que l'on pense - ça ne se fait pas tout seul - demandent tant au cerveau... Donc, sur mon pain mollasson, pas de beurre, pas de confiture ni miel. Une grande tasse de bon thé, et rien d'autre. Spartiate... et en route !
"L'oeuvre d'aujourd'hui ne veut pas naître [Gombrowicz - nous sommes en 1962 - s'en plaint]. L'Idée dévore de plus en plus d'efforts, la "mise au point" d'une composition de dimensions modestes se prolonge pendant des années, et lorsqu'un créateur arrive à son opus numéro vingt il dit "ouf!" comme s'il avait escaladé une montagne gigantesque.
La musique... Ces sessions de concerts qui se déroulent avec succès depuis des siècles prouvent que le noble rôle social de la musique n'a pas grand-chose à voir avec... l'écoute proprement dite. Tout ce bruit a lieu comme derrière une vitre, hors de portée, loin de l'expérience, du vécu des hommes. Un pianiste ou un violoniste, même s'il est doté du sérieux artistique est encore proche de l'artisanat, ce qui le préserve d'une intoxication spirituelle excessive. Mais quand la musique prend un caractère de création et se révèle dans toute sa plénitude, c'est l'épouvante. Je te connais, force qui réduit tout au même dénominateur. J'entends ton pas implacable. (Une note en marge, pour ne pas oublier : si vous voulez faire perdre son aplomb à un musicien, le décontenancer, lui couper la chique - attaquez Bach ! Il semblerait que ce soit tout ce qu'il leur reste : Bach. Il faut naturellement prouver d'abord qu'on n'est pas ignorant - et puis attaquer à l'improviste !)
Les Prix littéraires... Leurs efforts touchants pour jouer à l'Académie, et jouer à la littérature - ce doux rêves d'honneurs, avec discours, ronds de jambes, anecdotes, compliments, chacun faisant mousser l'autre, et naturellement tout cela dans le plus pur français [WG feuillette un numéro d'une revue rendant compte des débats d'un jury s'apprêtant à décerner le Prix du Meilleur Livre pour l'année 1961...], avec l'inévitable grain de beauté parisien et une pincée de culture gauloise de la meilleure cuvée. Ils ne font de mal à personne, ces huit ou dix vieux messieurs qui se sont rassemblés pour se procurer mutuellement un peu de plaisir et peut-être même d'extase. Ce ne serait pervers que si c'était érotique, ce dont il n'est évidemment pas question. Et pourquoi ne se prêteraient-il pas appui les uns aux autres quand la plupart d'entre eux ont bien du mal à tenir debout tout seuls ? C'est toujours plus gai en groupe. Comment leur en vouloir de chercher à adoucir les rigueurs de leur sort en grignotant un petit gâteau - d'autant plus que leurs discours, leurs prises de positions, leurs points de vue témoignent de la plus décente inertie mentale; ils sont bien sages, gentillets, mignonnets, juste assez surannés, modérément débile, bref - inoffensifs.
La philosophie... nombre d'exemplaires de ses œuvres... nombre d'éditions... nombre de lecteurs... nombre de commentaires... nombre d'idées écloses et faisant germer à leur tour nombre d'idées... Nombre insupportable puisque débordant, excédentaire... J'approuve la méfiance de la vieille noblesse, je pense comme elle que les théories ne sont "pas assez pratiques", de même que tout ce qui généralement ne permet pas de vivre concrètement la pensée.
L'époque de Brzozowski [philosophe polonais, Stanislas Brzozowski, 1878-1911] était celle du triomphe de l'intellect, de son offensive violente sur tous les terrains - il semblait alors que la bêtise pût être extirpée par un effort soutenu de la raison. Il me semble que cette poussée intellectuelle s'est accentuée dans les années qui ont suivi pour atteindre sans doute son apogée juste après la dernière guerre - quand le marxisme d'un côté et l'existentialisme de l'autre se sont déversés sur l’Europe comme de l'eau bouillante débordant d'une marmite (sans parler d'autres théories pareillement envahissantes). il en est résulté un élargissement inouï de l'horizon humain des professionnels de la pensée. Seulement voilà... il y a cette dialectique de l'histoire... cette période s'achève tandis que s'annonce le temps de la Grande Déception. Nous nous sommes aperçu, certes, que l'ancienne bêtise avait disparu, mais pour laisser place à une nouvelle - engendrée justement par l'intellect, son sous-produit, hélas, la bêtise intellectuelle...
L'intellect a longtemps servi à "démystifier", jusqu'au moment où il est devenu lui-même l'instrument d'un monstrueux mensonge. Le savoir et la vérité ont depuis longtemps déjà cessé d'être le souci principal de l'intellectuel - remplacés tout simplement par celui de ne pas laisser voir qu'on ne sait pas. Nous sommes tellement lassés de ces vérités définitives et fondamentales qu'il faut nourrir de notre propre sang que, ne sachant finalement pas comment concilier notre bâillement avec l'importance de l'entreprise, nous nous sommes mis à ne plus nous soucier que de sauver les apparences.
Alors... l'écriture ?... La pensée et le style ne se forment que lentement. Aujourd'hui les atouts sont de votre côté; vous commencez lentement à prendre le dessus; ce qui à présent était pour vous sujet de honte pourrait être point de départ à une révision salutaire. La "tiédeur" a ses chances, il n'y a pas à en avoir honte. J'aurais plaisir à entendre en Europe une voix polonaise qui dirait, s'adressant aux intellectuels : Assez, je ne comprends rien, je ne le peux pas et je ne le veux pas. Ne serait-ce que cela. Pas même trouver une issue, mais au moins définir la situation... pour laquelle on trouverait bien ensuite des hommes et des solutions. Je suis bien loin d'imaginer que nos fiers "classiques" pourraient devenir ces hommes-là, eux qui font la moue devant les "nouveautés", qui consacrent les "snobismes" et se délectent de leur propre "virtuosité" - ni nos précieux, nos fines bouches, nos plaisantins, nos conteurs d'anecdotes - ni nos robustes gaillards, la confrérie des braves types experts en "vie pratique". Non, aucune de ces formes du doute intellectuel ne me paraît convenir. Il faudrait procéder d'une manière plus sincère, et plus européenne; et plus intelligente." WG. Journal II
I know not what tomorrow will bring.

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