Rien d'anormal



Cela a duré toute la nuit. Probablement non, d'ailleurs, mais il n'y avait plus de notion de temps. La plupart des scènes avaient lieu le jour. On ne savait pas quand elles démarraient ça venait comme ça mais une impression fugitive soudain nous faisait réaliser, à certains détails, aux personnes qui circulaient à l'intérieur des plans, à leur tête, à leur activité aussi, "lente" comme filmé au ralenti, qu'on y était, qu'on avait pénétré dans cet autre monde, celui recréé, qui n'était pas le vrai et où, comme d'autres, on était testés, mis à l'épreuve, évalués, soumis à l'étude qui à la fin allait nous écarter ou bien nous admettre dans la nébuleuse. Je me demandais souvent ce que moi, s'ils me retenaient, ils pourraient bien me faire faire. À quoi je leur serais utile. Je ne trouvais pas la réponse. Tout était si mystérieux - non, pas mystérieux - répondait plutôt à des règles et des lois minutieusement établies qui toutes réunies semblaient se glisser dans un système impénétrable qui curieusement laissait planer en toutes situations variées une atmosphère de tous les jours, du plus banal quotidien et de - comment dire - une grande simplicité. La vie normale, quoi.

Et pourtant, normale, elle l'était guère. Tout était saugrenu, inattendu, différent de ce à quoi on a l'habitude ou pourrait s'attendre, et c'est cette étrangeté qu'il nous fallait non pas interpréter, savoir à quoi elle correspondait (rien ne "correspondait" à rien) mais capter sans s'y arrêter trop longuement non plus et surtout, apprendre ou bien montrer qu'on "le savait déjà", que l'on était en mesure de s'y adapter, et très rapidement. Avec aisance et intelligence. Pas trop d'analyse, mais rapidité de réaction. Toujours avoir la bonne démarche, le bon réflexe. Sans chercher à comprendre, ça doit être naturel. Si ça vient aisément cela veut dire qu'on est la bonne personne. Je savais qu'on m'observait. Pas en permanence mais à certains moments et en certains lieux. Y compris chez moi. À l'intérieur de ma maison. Certaines choses - j'avais remarqué - avaient changé de place ou d'usage - oh, pas grand-chose mais à moi c'était visible, ils devaient savoir que je le verrais - ils savaient TOUT - mais ça n'avait pas d'importance, ils se doutaient bien qu'ils n'avaient pas à faire qu'à des idiots dans leur étude complexe et que la mise à l'épreuve à laquelle nous étions soumis pour certains étaient l'occasion d’observer aussi, de jouer avec ce qu'on attendait de nous, de contourner la difficulté, de faire comme si mais seulement comme si nous n'avions rien vu; ne rien changer à nos habitudes et hop! soudain passer à un autre mode, un mode plus tordu, un de ceux qui faisait lui-même partie de la gamme étendue des leurs, du programme qu'ils avaient mis en place depuis des lustres après bien des expériences (comme celle-ci) et un nombre considérable de personnes écartées, laissées sur la touche, rendues à leur vie banale.

Donnez des détails!, me direz-vous. On comprendrait mieux... Mais tout, absolument tout, n'étaient que détails. Rien n'était globlal ou figurant une réalité que nous connaissons tous, que tout le monde peut connaître ou reconnaître, qui parle à chacun. Ou plutôt, tout étant glissé (à doses savantes) dans l'existence perceptible, rien ne paraissait véritablement anormal ou inquiétant, pas plus qu'intéressant, non. Mais je me souviens de deux "erreurs" que j'ai dû commettre. Deux faux pas. Pour lesquelles sur le moment même j'ai eu un doute quant au résultat final de l'observation me concernant, moi et mes réactions devant le piège qui une fois de plus m'était tendu, en voyant la tête que faisaient les deux personnes qui me suivaient, les regards qu'elles se lançaient... Une fois, j'ai mangé cru et goulûment un plat qui traînait dans des sortes d'écuelles à une sorte (aussi) de fête en extérieur (une fausse fête bien sûr, mais toutes les fêtes ne le sont -elles pas?) et ce plat peu appétissant, je le savais, était forbidden, pas touche, il avait été mis là exeuprès... il était peut-être même empoisonné, en tout cas je n'aurais pas dû y toucher... mais je voulais voir comment, eux, ils réagiraient (il y avait un homme et une femme, collés à mes basques). et une autre fois, j'ai laissé derrière moi la porte de mon appartement grande ouverte alors que dans la rue autour de l'immeuble avait été placé un cordon de sécurité et que régnait une agitation fébrile tout autour pour des raisons que j'ignorais. Les deux instructeurs étaient alors rentrés derrière moi, un air de reproche incommensurable sur la tronche et m'avaient expliqué alors en quoi ce que je faisais ou allais faire n'était pas bien, mais ça m'était égal, j'en n'avais rien à battre. Pas l'intention - nullement - de me ranger derrière un ordre supérieur. 

On est le 1er septembre. Fin de l'été. De l'été en pente douce. Hier j'ai dû procéder au changement de mon téléphone portable ayant oublié son chargeur (branché) sur une prise de la maison de vacances en Picardie d'où je venais de rentrer. Comme il était très vieux, aucune chance de pouvoir lui en trouver un autre qui lui soit adapté, et me le faire envoyer aurait pris trop de temps. J'en ai besoin pour la rentrée... scolaire... et (j'espère), littéraire... Pour l'instant, le "nouveau", je le déteste car il m'a donné déjà du fil à retordre, de 20h à minuit. Me suis couchée (et endormie) la tête farcie, pensant voilà, tout s'achève... le temps de mon portable "simple", et celui de l'été avec Gombro (mon texte en cours : "L'été avec Gombrowicz", le titre...) Revenons maintenant (on n'a pas le choix) à l'automne 2017 qui n'est pas celui de 1964 (j'en suis là, dans son Journal).
J'ai remarqué qu'il est fréquent que lorsque quelque chose prend fin en arrivant à son terme naturellement, cela crée une sorte de mouvement général et s'enclenche alors une série en laquelle on peut voir, légèrement ébahi, plusieurs choses qui ont compté un temps énormément, aboutir enfin, et toutes en même temps... 
Ainsi, 1er septembre, alors que j'en finis (presque) avec "Un été avec Gombrowicz" et le jour même où je dois dire adieu à mon vieux téléphone que je traînais depuis dix ans... dring ! (on est le 2, le lendemain donc) à midi on sonne à ma porte et un coursier me dépose un assez gros carton (quéquecéqça?) contenant des exemplaires bien serrés les uns contre les autres de mon Dernier amour (titre du roman, de mon roman...) à la couverture bleue toute lisse (un peu trop "brillante"), 255 pages que je fais défiler entre mes doigts (et "sans coquilles" aucune, ce que je vérifie le 3 septembre : ouf !) Une bonne chose de faite. Une enfin "aboutie". Peux pas faire mieux.

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