Solitude aoûtienne


Je poursuis mon idée... Le problème (le seul à vrai dire) c'est qu'il rentre dans la catégorie du plus grand nombre et qu'il n'en a absolument pas conscience. Du coup, il fait comme s'il était beau, intéressant en soi, par "nature", actif et dynamique, bon père de famille, époux (presque) irréprochable, reconnu professionnellement, et que toute femme sur laquelle il jette son (maigre et paresseux) dévolu doit obligatoirement se mettre à ses pieds, se prosterner devant lui et ne plus pouvoir se passer de sa présence. Si non, comprend pas. Quelque chose lui échappe. Si la dame ne se pâme pas, n'a pas besoin de lui pour vivre et même s'en passe très bien, par la magie étourdissante du déni, il fait comme s'il n'avait rien remarqué. Rien constaté de particulier. Dialogues de sourds. Et insiste. Ça peut prendre des mois, plus d'une année s'il le faut, mais il parviendra (s'en persuade en tout cas) à ses fins. En cela, il est pareil à beaucoup d'hommes (enfin non, il y en a qui laissent tomber de suite - immédiatement - j'aime bien ceux-là) : mais en général, ils insistent. Ont du mal à admettre...

La conscience qui vit en eux est solipsiste. Ils ne veulent pas accepter le fait que les autres sont tout pareils à eux. Les autres, dans leur ensemble. Il y a deux choses étonnantes (c'est Gombrowicz qui (me) l'a fait remarquer, même si j'y pensais de manière diffuse, non précise) : l'expression (il parle, lui, de celle artistique), ce qu'on exprime pour et vers l'autre, à son intention, quel que soit le moyen employé, dans cette conscience solipsiste ne se dissocie jamais, et pourtant elle devrait, en deux phases correspondant d'une part à celles de sa vie, l'ascendante (la jeunesse) et la descendante, tout est comme mis dans le même sac; et l'autre chose, c'est le fait qu'elle ne soit pas davantage imprégnée, cette expression, de la conscience d'être un point dans la galaxie, un élément parmi d'autres, d'être au fond quelque part bien perdu dans la masse... Il est vrai que, pour les orgueilleux, les nombrilistes de tous bords, cela est difficile à prendre en compte et accepter... Avoir conscience du nombre, de la quantité, pas facile... S'imaginer clairement que pour les autres, c'est pareil. On préfère se croire unique. Irremplaçable. 

Dans l'art, évidemment, ce n'est pas tout à fait la même chose que dans la vie. On trouve beaucoup de romans, de films, de tableaux, de symphonies dans lesquels apparaît l'élément humain indépassable, celui de la masse que cette matière humaine constitue, à regrouper tous ses membres en les réunissant dans l'oeuvre. Dans l'art, mais aussi la sociologie et sa sœur jumelle la psychologie, et également bien sûr dans la philosophie. Mais chacune des trois se limitent à une description de l'extérieur décrivant le troupeau humain comme n'importe quel autre troupeau. Gombrowicz : " Pour moi, il ne suffit pas qu'Homère ou Zola aient célébré, décrit la masse ; ni que Marx l'ait analysée ; j'aurais voulu que dans leur voix même transparaisse quelque chose qui m'aurait permis de deviner que l'un était un individu parmi des milliers, et l'autre parmi des millions. J'aurais voulu les voir pénétrés de quantité jusqu'à la moelle."

Depuis que je suis rentrée, n'ayant rien de particulier à faire - pas comme en temps normal, et ce avant l'autre rentrée, la vraie - je m'aperçois même si je le savais un peu déjà que je n'ai maintenant plus guère besoin de "faire quelque chose" ni de "voir quelqu'un", au moins une fois par jour ou deux jours... Je vis très bien ma solitude aoûtienne, qui n'est pas solipsisme. Aucun besoin ni même envie particulière ne se fait sentir (ce doit être parce que j'ai longuement "pris l'air" dernièrement, à scooter en forêt vosgienne...). J'improvise d'heure en heure selon l'humeur du moment (et le temps qu'il fait), et chaque journée est remplie de mille petites choses que, "de l'extérieur" justement, d'aucuns pourraient trouver bien insignifiantes mais qui ont à mes yeux chacune leur importance. 
Gombro encore (et après, j'arrête) : "Regarde tous les éléments que tu as en main, ils ne demandent qu'à se composer pour former une situation artistique - mais pourquoi suis-je incapable de me composer moi-même ? Ose le dire encore une fois pour toi-même : plus que le malheur d'autrui, ce qui te tourmente c'est de ne pas savoir quoi faire de toi face au malheur d'autrui. Lorsque je prends conscience d'une quantité, je tombe dans un certain nombre d'états étranges parmi lesquels le dégoût et la répulsion ne viennent qu'en seconde ligne. Il y a l'indifférence, à quoi vient s'ajouter l'ennui... Et, vous pouvez me croire ou non, mon âme me fait bien rire, et mon esprit, un parmi tant d'autres. Je me lève. Je sors. Dans la nuit tombante on voit un brouillard électrique monter à l'horizon... une réalité terrible qui m'oppresse... qui me piétine... "

Jeudi 17 août, peu après 17h, une attaque revendiquée par Daech sur les Ramblas de Barcelone a tué 15 personnes et blessé 120 autres, des touristes de 35 nationalités différentes ; puis, nouvelle attaque dans la nuit au sud de la capitale catalane. Une femme y meurt de ses blessures. 
Orgullosa de ser Espanola...

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