Ventre des femmes
J'ai fait le deuxième œil de la femme de ma tapisserie 5, La Honte. Une fois certains problèmes concrets résolus (que les deux yeux soient suffisamment ronds, expressifs et de même taille, et ayant réglé par ailleurs la question de l'arrondi de la joue droite - la gauche, pour "elle" - qui, "réglée" ne l'est qu'à moitié), tout en tissant je me suis mise à penser à quelqu'un, ce qui m'a renvoyée (immédiatement) au tableau que trace Gombrowicz vers le milieu de son Journal avec son mordant habituel mais là il s'est surpassé, d'un poète qu'il "aime bien" pourtant... Qu'est-ce que ce serait, si..., je me dis.
Si je remplace le nom de Wittlin (Jozef Wittlin, collaborateur de différentes revues, directeur de théâtre, dramaturge, poète et traducteur d'Homère de renommée internationale) par celui de la personne à laquelle je pense (en tissant) qui n'est pas poète, lui, mais plutôt scientifique, et de renommée internationale aussi, pas mal de choses "collent" dans ce portrait, tout aussi bien...
"Si Wittlin est un saint, écrit Gombrovicz, c'est pour ne pas être diabolique. Si Wittlin traduit l'Odyssée, ce n'est pas que l'Odyssée lui convienne, mais seulement pour ne pas en devenir le démolisseur. Wittlin s'intéresse au classicisme parce que Wittlin, c'est l'anarchie et le désespoir. Calme ? Équilibré ? Raisonnable ? Chaleureux ? Pédagogue ?... rien que pour éviter qu'entre ses mains n'explose une bombe. Infernal ou démoniaque - mais je préfère "infernal", cela sonne plus crûment. Je me trompe ? Dans mon Journal, dans ces notes que je prends pour moi, j'ai le droit de me tromper.
Sa réussite est l'émanation et affirmation d'un esprit bourgeois et elle est accompagnée d'une sorte de gangrène souterraine qui la ronge à sa base. Le Wittlin d'aujourd'hui est toujours le même Wittlin, il n'a pas bougé d'un millimètre... la seule différence, c'est qu'il est à présent suspendu dans le vide car l'histoire a fait que le sol s'est dérobé sous lui. Il est venu au monde dans une langueur bourgeoise, et cette langueur l'a prédisposé à la maladie... et la maladie, c'est à vrai dire la seule violence que peut avoir à subir un bourgeois, élevé dans le cocon douillet de la bourgeoisie. Elle donne une aptitude particulière à vivre la maladie. Hypocondrie bourgeoise. À mon avis il fait partie de ces gens qui se contentent d'appuyer le front contre la vitre et qui en restent là. Un enfer bien tranquille ? Il n'a pas bougé d'un pouce. Un vrai monolithe ! C'est que la fin de tout ne se vit pas de la même façon que la fin d'un certain nombre de choses. Dans quel sens, dans quelle direction, peut évoluer quelqu'un pour qui tout sens, toute direction, se sont volatilisés ? Quelle possibilité lui reste-t-il sinon celle, unique, de se répéter lui-même ? C'est la raison pour laquelle des hommes apparemment complètement foutus continuent à fonctionner jusqu'au dernier moment "comme si de rien n'était". Le capitaine d'un bateau en train de sombrer... pourquoi donc jusqu'au dernier moment joue-t-il son rôle de capitaine, au lieu, par exemple, de se mettre à chanter ou à danser ?... C'est que, quand il n'a plus rien à quoi s'accrocher, l'homme peut encore se raccrocher à lui-même. "Moi, c'est moi." Lorsque tout disparaît, il vous reste toujours le fait d'avoir été quelqu'un, un tel et pas un autre; et la fidélité à l'égard de soi-même se révèle alors comme la loi ultime à laquelle on puisse encore se soumettre. Et l'on devient cet homme [ou cette femme°] diabolique qui ne cesse de dévider, en plein enfer, sa petite bobine de bonté - de délicatesse - de tendresse - de sérénité - de foi - de bon sens - de bonhomie... Tout comme ces petites araignées qui restent gentiment suspendues au bout de leur fil !" (Ch. XV du Journal II)
Mais, finalement, à relire dans le déroulé complet de ses développements le portrait acéré de Wittlin que Gombrowicz dresse, je me rends compte que c'est à une autre personne que cela me fait penser, puis encore à une autre... et ainsi de suite. Tout le monde est pareil. Et, à bien y regarder, je me dis qu'après tout j'en ai "tout autant à mon (propre) service"... Est-ce que ce n'est pas quelque part un peu moi (moins le côté bourgeois, les origines, en tout cas, et la foi...)? Est-ce que ce n'est pas un peu nous tous, mais, au lieu des années 60-70, au temps de celles, 10-20, du siècle suivant ?...
°[ou cette femme] : Gombrowicz ne parle pour ainsi jamais de "la femme" sauf, et avec hargne, du "ventre des femmes", à quoi il reproche de porter encore et encore de nouveaux humains sans qu'il y ait possibilité, espoir, que ça s'arrête un jour... A part en ce rôle-là (et un peu l'érotisme mais très peu = le cul, les mains, les hanches... mais en général, il préfère les jeunes hommes), pour lui, donc, il n'y a que "l'homme". Il a une sainte horreur du Ventre. Ventre angoissant métaphysiquement. (moi, c'est celui des hommes, dont j'ai horreur et bien sûr, pas pour les mêmes raisons... pour des raisons disons esthétiques qu'il semble plus personne n'a l'air de ressentir... quand on se promène dans la rue...) Enfin, passons. Gombrowicz ne peut pas avoir l'avis tranché et juste sur TOUT. C'est son affaire. Il suffit de "sauter" certains passages (et ils sont relativement nombreux) où tout à coup il s'excite on ne sait pas pourquoi, contre les Ventres...
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