Voilà pourquoi... il alla se coucher
De petites phrases me cueillent comme ça au matin (tôt, trop tôt, 6h30)...
- "Voilà pourquoi au lieu de passer une nuit blanche, il alla se coucher." (Gombrowski, quand il parle de lui à la troisième personne...)
J'étais assis, silencieux, dans le giron confortable de la voiture. Soudain, nous ralentissons, nous quittons l'autoroute, nous nous arrêtons - que se passe-t-il ? - L'ingénieur Orlov, qui conduit, dit d'une voix à peine audible qu'il lui faut se reposer un moment... il a à peine le temps de s'excuser qu'il est déjà endormi sur le volant. Consternation. Dehors le défilé des voitures continuait - ce mélange de vitesse et de sommeil... dynamisme somnolent ou sommeil dynamique ?.........................................................................................
De retour à la maison. Mon appartement est lourd de sommeil lui aussi - pour parvenir à ma chambre je dois longer cinq portes derrière lesquelles se niche le sommeil de... et de... Chacun consomme sa vie comme un bifteck sur une assiette particulière, à une table particulière. Cette abominable discrétion, née du sentiment que nous sommes les uns pour les autres horreur, ennui et désagrément, cette pudeur qui nous ordonne d'éviter tout contact.................................................................................................................
- "Je le dis en toute amitié, Sting est narcissique." (doc. sur Arte, vu en replay hier soir... à moitié endormie... ah bon, narcissique, tiens, c'est étonnant?) Artiste génial, musicien inventif, il est profondément travaillé par la fin de sa carrière... les concerts... le public... les fans... Beaucoup de créateurs à son âge (66 ans) commencent de sérieusement penser à la mort, mais chez lui ça devient un sujet permanent. Que lui reste-t-il à inventer encore ? Aura-t-il le temps ? L'inspiration ne va-t-elle pas céder ? S'évader ? Il est très attiré aussi par la spiritualité. Il veut garder son corps sain et pratique le yoga quotidiennement avec ferveur. Tout est tendu, concentré chez lui. Personne ou presque ne connaît sa vie privée. Il a six enfants et six petits-enfants, on ne l'entend jamais en parler, ni ne les voit, pas plus qu'on ne voyait dans les années 80 de photos de ses parents ou de ses frères et sœurs. Uniquement la musique. Il lui est voué corps et âme.............................................................................................................
Je déjeune ce midi dans le Marais avec un ami que je n'ai pas vu depuis cinq ans. Il m'a appelée hier soir. Quand je l'ai connu il avait 17 ans et moi 19. Aujourd'hui... 62 et 64... On ne s'est jamais tout à fait perdus de vue, on savait qu'un jour ou l'autre l'un des deux appellerait. Quand il était jeune, il lisait Cioran, jouait de la guitare et m'avait fait écouter Genesis... plus tard Police... (d'où mon intérêt pour Sting ?) et la pop en général... Sans lui, il y aurait des trous dans ma culture (et réciproquement, je pense). Même après une interruption de cinq ans (je crois due au fait, comme souvent, que sans prévenir il n'était pas venu à notre dernier rendez-vous), je ne suis pas plus inquiète que ça de savoir ce que nous allons trouver à nous dire. Avec lui, les choses coulent de source. Tout vient aisément. Et je me demande si ce n'est pas dû au fait que nous nous sommes connus très jeunes. Quand les cerveaux sont tout frais encore, pas trop lourdement chargés, et qu'on a gardé tous deux cette part de jeunesse inaltérable en nous. Quand d'aucuns, même jeunes, semblent déjà tout vieux... En plus, il est drôle. Regard critique et distancié sur tout.
Quelques lignes de Gombro au fond le définissent au plus près, mieux que tout ce que je peux en dire moi-même, et le caractérisent, même si c'est difficile, de façon assez saisissante. Elles pourraient être de lui, je ne m'en étonnerais pas... :
"Faire le plaisantin ?
Oh non... Cela ne me sied guère ! N'attendez pas cela de moi ! Je ne suis pas là pour vous distraire avec des plaisanteries...
Mais que ferais-tu si la Plaisanterie te guette de partout, si tu es cerné par la Plaisanterie ?"
(ah au fait, j'y pense, moi, autrefois, je lui avais fait lire Kundera...)


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