Deux hommes réels


Dresser la liste (leur nom) des personnes dont j'attends réponse concernant question ayant trait à Dernier amour-le Livre (mon livre) = son achat, ses ventes, l'envoi pour lecture à des gens qu'il "intéresse", l'ont fait savoir ; prêt, "gracieux"... mais faut en plus leur apporter; don, forcément "gratuit", pour ceux qui ne veulent pas l'acheter (ça, ce sont les journalistes, qui se croient tout permis parce qu'ils signent leur mail avec à côté un numéro de "carte de presse"...). Cette liste, ces noms, à noter, pour un jour m'en souvenir car ils vont vite, très vite, pour moi tomber dans l'oubli le plus complet... Quand, en face du nom, j'écrirai "O", au bout d'un certain temps, c'est que cette personne soit ne m'aura pas répondu, soit elle l'aura fait mais négativement (style : "désolé(e), merci, mais je n'ai pas le temps de lire", "il coûte trop cher", "faites-le moi envoyer par l'éditeur" = journalistes qui ne se prennent pas pour la queue d'une poire (je viens tout juste d'en manger une... et de m'en taper une, de journaliste qui ne se prend pas pour la queue de...), et "I" (petit bâton), quand j'aurai obtenu une réponse (pas trop tardive) et, sinon favorable, du moins sympathique... 
(Que c'est chiant, la promo...) 

Georges Picard (non, non, lui, je ne lui ai rien "demandé" : chacun ses problèmes - d'auteur... c'est seulement que je souhaite le citer ici, à la suite de mon histoire de liste de noms, que je n'étalerai pas publiquement, qu'on se rassure) : Qu'on aime ou non l'un de mes livres, écrit-il s'adressant à son "Cher lecteur", je l'admets facilement à condition qu'il soit lu vraiment, et pas seulement parcouru. [mais on ne peut pas forcer les gens à... non plus, n'est-ce-pas, Georges] Il n'existe pas de regard neutre face à un objet esthétique, ni celui de l'auteur, ni celui du lecteur. Une fois le livre publié, il appartient à chacun, je n'ai aucune supériorité à faire valoir en tant qu'auteur. Et de citer ce passage du Carnet d'or (1962), Doris Lessing [tiens, je m'en souviens très bien de ce passage, je l'ai lu ce Carnet, à 25 ans, et enceinte...] : " Non seulement, il est puéril pour un auteur de vouloir que ses lecteurs voient ce qu'il voit lui-même, comprennent la forme et le but d'un roman, tels qu'il les conçoit lui-même, mais ce vœu même signifie que lui échappe ceci que le livre n'est vivant, puissant, fructifiant "que" quand sa forme, son plan, ses intentions échappent au lecteur, car l'instant où l'on perçoit la forme, le plan et les intentions est aussi celui où il ne reste plus rien à retirer d'un livre."

Le temps passé à écrire est long ; le temps passé à lire cent fois plus court. Les lecteurs n'ont aucune raison d'être sensibles aux difficultés de l'accouchement. 
Beaucoup de romans sont dix fois trop longs pour ce qu'ils racontent non pas forcément que l'auteur tire à la ligne, mais la maigreur du propos ne supporte pas la longueur de l'ouvrage, le sens flotte dans des pages trop larges, le lecteur a compris à la dixième page ce que l'auteur semble n'avoir compris qu'à la deux centième. Le souffle pour tenir sur cinq cents pages sans ennuyer ni digresser lourdement est donné à peu d'écrivains. Le talent d'être court en disant beaucoup est encore plus rare. 
L'écriture (normalement) oblige l'écrivain à choisir. Faire des choix. Nous ne sommes pas seulement ce que nous faisons, mais aussi ce que nous pensons et refusons de penser. Ecrire fait comprendre que la réalité des êtres et des choses ne va pas de soi. Ecrire fait comprendre qu'il faut choisir non seulement ses mots, mais aussi le point de vue sur ce que l'on exprime. Rien de plus difficile, à mon sens, que de frustrer son désir de tout dire.

J'ai rêvé cette nuit de deux hommes réels. Qui ont existé. Et peut-être existent toujours. De l'un d'eux, j'ai perdu la trace depuis fort longtemps. C'était un bel hongrois, artiste peintre, très beau (j'insiste là-dessus, et légèrement ou profondément triste, comme un exilé peut l'être), un peu SDF, qui avait quitté Budapest en 56 et vivait à Paris depuis, retapant des appartements, à l'occasion. J'avais 18 ans, et lui 32. Et l'autre homme réel du rêve, je sais qu'il est en vie, puisque c'est mon compagnon depuis que j'ai 25 ans. 
Le rêve, donc. Car il est formidable. Je pense l'avoir fait (produit ?) comme en souvenir de cette phrase fantastique de Pessoa qui m'a grandement marquée ; "La vie nuit à l'expression de la vie." Et, dans cette phrase, c'est le mot "nuit" qui s'est accroché en se déformant à mon songe, semi-éveillée, car il était sept heures. 
Le nuit de nuisance est devenu la nuit où tout est possible. Tout, même les choses qu'on a toujours voulues et qui ne sont jamais arrivées. "Et la réalité des vies qui n'existent pas, dans mes rêves m'enveloppe tendrement le front d'un chiffon blanc de fausses réminiscences." 
La nuit - ma nuit, qui ne nuit pas - m'aide à exprimer ma vie. L'exprime même à ma place. Que peu de choses, dans le monde réel, suffit pour former la base de nos réflexions les plus profondes... Si je me penche sur mes rêves, je me penche sur quelque chose de bien réel. Si je regarde la vie qui passe, je rêve tout autant.
Donc, je vivais avec mes deux hommes. Le premier et le dernier. Que tout opposait. Absolument tout. Mais j'habitais avec eux dans deux appartements très différents seulement séparés l'un de l'autre par une vaste avenue (parisienne). Et j'allais au gré de mes envies, passages... une autre activité - beaucoup plus importante, je sais laquelle, elle figurait même dans le rêve - me prenait beaucoup de temps en dehors de cette vie avec eux, et circulais ainsi dans l'un ou l'autre de ces domiciles, où j'étais toujours bien accueillie. Les bras ouverts, avec beaucoup d'amour.


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