Ecrire un livre, et après ?



J'ai relu entièrement et pas à pas, chapitre par chapitre et "calmement" Dernier Amour (tiens, pourquoi ce grand A ? qui n'est pas dans le titre). C'était comme si je le lisais pour la première fois. Étrange. En fait, je sais pourquoi. Je l'ai lu comme si ce n'était pas moi qui l'avais écrit. Je me suis risquée à ça. Une envie. Qui demande une gymnastique du cerveau spéciale. Laisser déjà de côté ces cinq coquilles qui m'agacent, oublier ces quelques phrases disséminées ici ou là qui paraissent profondes et que j'avais pêchées dans mes lectures je ne sais pas où et qui me gênent à présent, me semblent une imposture. Enfin, abandonner la douleur encore cuisante du regret de ce bonheur malheureux passé, que le roman décrit, à petites touches ou à grands traits. 
Et puis essayer de voir avec d'autres yeux, un autre regard et une personnalité qui serait différente de la mienne, ce que l'ensemble peut donner. Pas facile... Tout cela, je me suis mise dans des dispositions telles que ça ne parasite aucunement - pour une fois - ma lecture. Que je sois une lectrice lambda qui découvre au fur et à mesure du texte une histoire. Une histoire qui n'est pas la mienne mais celle de deux êtres devenus personnages d'un récit - pas de la vraie vie - que l'auteur (qui n'est pas moi) s'est appliqué moins à décrire et capter mentalement en les photographiant sortis du réel qu'à les simplifier sous sa plume pour n'en retenir que les traits qui font sens. 
Accepter le double jeu que constitue la littérature. Ne se trouver jamais complètement dans le réel mais jamais non plus complètement dans l'imaginaire. Plutôt, comme dirait Georges Picard, "dans une sorte d'entre-monde qui vit selon ses règles propres". Et d'un coup (re)devenue lectrice, oublier toutes ces règles qui gèrent par devers nous les choses, qui commandent sans qu'on le sache à la démarche d'écrire ; envoyer tout par-dessus bord, ne se soucier de rien et se livrer à la délectation de lire. En toute confiance. Sans penser à rien d'autre qu'aux mots écrits. "Les mots nous rendent ce que nous leur prêtons à condition de les avoir judicieusement [ou follement] choisis." Dans la concentration et la solitude. Et là, c'est la seule chose qui compte vraiment. Côté auteur tout aussi bien que côté lecteur. La rencontre des deux se situe dans le livre. Et le lecteur "refait" le livre en le lisant (lire un livre, suggère Picard, ce n'est rien d'autre que le rêver.)
L'écrivain s'adresse (il n'a pas le choix) à un lecteur "possible" qu'il ne connaît pas, bien sûr, à l'avance. Dont il ne sait rien. Mais il lui faut bien s'adresser à quelqu'un. Il ne peut pas parler (écrire) dans le vide. Il s'adresse à une (ou des, allez ! osons le pluriel) personne(s) qu'il imagine susceptible(s) de le suivre, le comprendre, marcher du même pas que lui, respirer au même rythme, sentir et voir (souvent, même si pas toujours) avec un même regard sur les choses. Ou presque pareil. Si le "portrait" de ce lecteur reste flou et singulier, et que parfois l'auteur se prend à en oublier le contour et la présence, il n'en demeure pas moins, surtout s'il l'identifie malgré lui à une vraie personne qu'il connaît dans la vie réelle et dont il redoute (comme un enfant qu'il est) le jugement, alors, à un moment, au cours d'un chapitre en particulier, à l'instant d'un certain épisode du récit, au cœur d'une phrase dont il n'arrive plus à (se) sortir, l'affaire (celle qui constitue la démarche d'écrire) se complique drôlement. 
On est au cœur du sujet. A l'intérieur du drame. Là où se nouent ensemble plaisir d'écrire, enthousiasme à s'arracher de soi les mots - trouver les bons - et angoisse d'être débusqué, interprété, "mal lu", mis à nu soudain. Il y a souvent des périodes de rétractation. Refus. Retrait. On ne veut plus avancer. Trouve tout ça bien inutile, et vain. Il y a quand même des choses plus captivantes dans la vie. Que cette pauvre, cette malheureuse, histoire... Toutes ces feuilles à noircir. Cette fatigue. La lassitude qui vous prend pour aller jusqu'au bout. Le bout, ce sera quoi ? La fin, ce sera quand ? Y-a-t-il un début, et une fin? Il n'y a pas grand chose (ni grand monde) pour vous encourager. 
Décourager, oui, ça ne manque pas. Tout est bon à prendre pour s'éloigner du bouquin. On saute sur la moindre occasion. Mais toujours, le matin, six heures-onze heures, on sait qu'il faut s'y remettre. Que ce n'est pas terminé, ça non, et ça commence même à l'intérieur du sommeil, au cours du dernier rêve, dont il faut s'extirper, qu'il soit agréable ou cauchemardesque ou bébête. S'enfiler une à une les cents ou deux cents pages. Aller jusqu'au bout du bout. C'est un calvaire agrémenté de moments (ou de "matinées", les bons jours) de pure joie. S'adresser écrivant non pas à tous ("tous" s'en fichent bien) mais à chacune-chacun. Et faire absolument comme si l'on se chargeait (une bonne fois) d'oublier toutes les étapes intermédiaires qui de ce texte décousu, haletant, emberlificoté, qui vous embarque chaque matin, vont finir (si Dieu le veut, si Dieu existe, et même s'il n'y a Personne Au-dessus) par faire un livre (= les étapes intermédiaires, qu'il faut évacuer de son esprit : trouver éditeur, remanier, proposer, faire imprimer une xième mouture, enlever certains paragraphes, inutiles (pourtant j'en ai bavé, sur celui-là), rayer, croiser, corriger, revoir seulement-uniquement la ponctuation, décider d'arrêter, reconnaître la fin, quand c'est terminé... dire Stop ! c'est bon, là... ce sera comme ça... pas autrement). 
Et puis, c'est accepté... alors relire-relire-relire jusqu'à la nausée, s'en écœurer du livre et de "l'histoire", s'abîmer les yeux, avoir peur de laisser courir une deux trois dix petites saletés - ou une grosse erreur. Vérifier tout. Monomaniaque. Etre en permanence en état de nuit blanche avec pour seule compagnie les mots en tous sens - toujours les mêmes - galopant tels des bambins surexcités sur les pages emmêlées, embrouillées, mélangées...
Trois mois plus tard (tiens, on n'y pensait plus) les jeux sont faits. Le livre paraît. Il sera comme il est. Rien ne bougera plus. C'est gravé dans le marbre. On l'aime. On va dire qu'on l'aime. Qu'il est "bien". A-t-on le choix ? Il est là, en tout cas. Faut bien. Son "avenir", encore une fois, ne va dépendre que de vous. Et du Lecteur anonyme. On n'ose pas y toucher (l'ouvrir) de peur de trouver, à l'intérieur, "les choses qui vont pas", comme on avait prévu, craint, imaginé à l'avance, qu'il y aurait...

Quand j'ai relu (un mois et demi) après sa sortie de l'imprimerie Dernier amour, une fois, j'ai ri tout haut, me suis esclaffée (p 36) et une fois j'ai failli fondre en larmes à la lecture d'un passage, je ne sais plus lequel. Donc, me suis dit... si moi-même, je... c'est que c'est réussi.
Ce roman : une goutte d'eau dans la mer Littérature, l'aiguille dans la botte de foin, le trentième de la cerise sur le gâteau, le coquillage au fond de l'océan, l'écharde au bout du doigt, l'escarbille dans l'oeil, le cheveu au bout de la langue... mais (au moins) il est là.

Parenthèse : à ce jour, 15 oct. 2017, connus (enfin qui à moi se sont faits connaître), j'ai 8 lecteurs : 4 hommes, 4 femmes. Vlan. Qu'on ne me dise pas, donc, que c'est un livre "pour" les femmes, qui ne peut plaire qu'à elles.
Les hommes changent (oui, oui), ils sont en train de changer - ça va prendre du temps - et il y aura des irréductibles - pour tout changement, il y en a - des passéistes - des ringards - des conservateurs - des totalitaires - des qui pensent que tout ça n'est pas un problème - que le roman c'est pour les meufs - que tout va très bien madame la marquise - qu'eux, ils "aiment" les femmes, on peut pas dire le contraire... que ce serait bien quand même si "elles" arrêtaient de se plaindre, de temps en temps, parce que des fois, c'est vrai, elles sont vraiment pas marrantes...

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