La lente analyse




Jusqu'à présent (mais cette ressource en moi pourrait se tarir un jour) il n'y a rien que je ne puisse guérir par une (bonne) lecture. [cette phrase, sortie direct comme derrière de mes yeux au moment où je baissais les paupières, car ils me picotaient]. Soudain - et j'aurais aimé plutôt m'endormir quelques instants - je me suis mise à penser aux choses que, par-dessus tout, je ne voudrais pas qu'il m'arrive, et à en dresser la liste, par ordre d'importance.


Je ne voudrais pas - surtout pas ! - perdre la vue. L'ouïe, à la rigueur... à part pour la musique... mais dans la rue, ce serait un avantage de ne plus entendre ce bruit, ce brouhaha, ces crissements, ces cris constants qui me font comme tournoyer sur moi-même, par moments totalement perdue, et me donnent rapidement envie de rentrer. Quelque part ou chez moi. Mais si je n'entendais plus, je n'écouterais plus non plus chanter les oiseaux. Ce silence-là me ferait drôle. Et m'isolerait définitivement. En deuxième, je crains de perdre mes jambes pour marcher, me déplacer, aller librement où elles me conduisent et où je leur dis d'aller, un peu aussi tout de même. Et ça me fait penser, bien sûr, si je ne le place qu'en troisième c'est parce que ça me semble évident, je ne voudrais pas que mon entendement peu à peu soit rogné jusqu'à pour finir, ou même "petit à petit", il n'en reste plus rien ou pas grand chose qui fonctionne, sur lequel compter et m'appuyer. Que je perde la confiance en moi. En mes jugements, mes analyses et pensées, et mes sensations. Que je les interprète en dépit du bons sens. Que je voie ce qui n'existe pas et le prenne pour une vérité générale. Croire avoir toujours raison. Me sentir seule contre tous. Seule contre les autres, tous les autres. Qui ont "forcément" tort. Je voudrais, le plus longtemps possible, continuer de suivre, de comprendre, de saisir et garder la force et la curiosité nécessaires pour, tout cela, le faire bien. 
Voilà. J'espère que je n'oublie rien. Le reste, au fond, est secondaire. Ah ! Continuer de bien dormir, aussi. Faire de bonnes nuits, comme les bébés sevrés qui n'ont plus besoin du sein maternel et ne sont pas pour autant spécialement inquiets de leur avenir. Stabilisés. A l'aise dans leur propre imaginaire, heureux dans leurs songes. Etre tout, être eux, et ne l'être pas. Hélas ! voilà encore un rêve que je ne parviens pas à réaliser. Certaines métaphores, note Pessoa, sont plus réelles que les gens qu'on voit marcher dans la rue. Certaines images, au détour de certains livres, vivent avec plus de netteté que bien des hommes et bien des femmes. Certaines phrases littéraires, ont une personnalité absolument humaine. 

C'est un sommeil que la lente analyse des sensations. J'écris en m'attardant sur les mots, comme devant des vitrines où je ne verrais rien.
Ah ! mais j'y pense soudain ! Pour écrire, il faut des mains ! Au moins une. Dans l'ordonnancement des choses que je ne voudrais pas perdre il y a bien sûr, et en deuxième position après la vue, l'usage de ma main, et je me demande comment j'ai bien pu l'oublier alors que pour établir cette "liste", je me servais d'elle, justement... . Et pour ainsi dire, que d'elle... et comment ne pas y penser quand je songe aux problèmes que ça m'a causés quand ces derniers jours, un matin, je me suis légèrement coupée, au bout du pouce de la main droite, "même que ça saignait", aurait dit mon petit-fils, et que tant que l'entaille ne s'est pas refermée, j'ai ressenti comme une brûlure, du pouce s'étendant à la moindre activité (écrire, tisser, m'occuper des oiseaux, peler un fruit ou une tomate, presser un citron, ouille!, me doucher...) jusqu'à mon corps tout entier, me faisant prendre en permanence "conscience" de lui. Il n'y avait que lire, marcher dans la rue, penser et dormir, où je l'oubliais, ce corps, pourtant petitement blessé. 

Vivre ! Vivre ! en ces heures-oiseaux de ma paix azurée...

C'est un sommeil que la lente analyse des sensations. On tire sur les sensations comme sur des élastiques, pour voir les pores de leur feinte et molle continuité. Et il est des sentiments sincères, des émotions authentiques que je tire du fait même que je n'éprouve rien.
Adolescente, et puis jeune encore, je vis que je me trouvais sur une scène et que je ne savais rien de mon rôle, alors que les autres se mettaient à réciter le leur, sans le savoir davantage. Je vis que je tenais à la main le message qu'il fallait transmettre, et quand je leur dis que la feuille était blanche, ils se moquèrent de moi. Et je ne sais toujours pas s'ils se sont moqués de moi parce que les feuilles sont toujours blanches, ou bien parce qu'il faut toujours deviner les messages. 
Paroles livrés non pas au vent, mais au sol nu, échappées de doigts sans force, telles des feuilles sèches tombées vers eux de quelque arbre se dressant, invisible, vers l'infini... 
Tendresse pour ce qui n'a jamais été. Herbes cueillies dans les ruines cachées de nos rêves. Coquelicots noirs trouvés sur les tombeaux de nos projets. Ecrire, oui, c'est me perdre, mais tout le monde se perd, car vivre c'est se perdre. 

Lentement Dernier amour s'éloigne de moi, et lentement mon dernier amour disparaît aussi. 
Je reste toujours ébahie quand j'achève quelque chose. Quand quelque chose s'achève sans que je n'y puisse rien. Ebahie et navrée. Mon instinct de perfection devrait m'interdire d'achever.
Le paysage qui reste est une porte par où j'échappe à la conscience de mon impuissance créatrice. J'éprouve le besoin soudain, au milieu de ces entretiens avec moi-même qui forment la trame de ce livre, de parler avec quelqu'un d'autre. Pourquoi écrire, si je n'écris pas mieux ? Mais que deviendrais-je si je n'écrivais pas le peu que je réussis à écrire ?

Je tente de réaliser ; je n'ose pas encore le silence.


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