Le beau papier
50 feuilles A4, papier japonais amanuro naturel (les meilleurs papiers sont japonais ou népalais ou persans, qu'on se le dise et que je le dise, ici), prix 55€ : ce que je me suis offert, dans un magasin du Bd Voltaire, Paris 11ème (au 197, pour être vraiment précise), deux toutes jeunes femmes, l'une aux bras aimablement tatoués de partout, pour chercher avec toi (sans s'impatienter) le "bon", celui où il sera plaisant d'écrire en restant proche mais pas trop, de mon ancien (papier), pour que je ne sois pas dépaysée. (certaines personnes me disent esclave des mots... j'espère pas, des "bons mots"... et d'autres que j'abuse, depuis quelques mois, des parenthèses... Cette critique-là est plus judicieuse, car c'est vrai, j'en abuse, ne fermez pas tout de suite celle-ci, pour la raison qu'"en ligne" parfois, en certains lieux, l'italique n'est pas permis ce qui du coup me force à user et abuser des guillemets et ce qui fait que parfois, je les remplace par des parenthèses, pour changer un peu. Mais bien sûr, ce n'est pas la même chose, j'en conviens... oui, là, vous pouvez la fermer, avec moi, et on reprend.) Le papier, je le touche. Il est doux et râpeux à la fois. Sa texture évoque le tissu de cotonnade, tissé serré. Couleur beige. Moins roux que l'autre, celui d'avant. Peut-être grège alors...
Robert Pinget (Quelqu'un) : "Est-ce qu'on tourne en rond ? On tourne peut-être mais pas en rond. Je m'aperçois que j'arrive quand même à tirer quelque chose de cette matinée. Je peux retrouver la piste de mon papier comme ça, j'espère encore. Est-ce que c'est normal de chercher tout le temps quelque chose? Les avis sont partagés. Je ne crois pas que je vais les énumérer maintenant. Etant donné ma légère fatigue, je rerisque de m'endormir et il faut que j'aille de l'avant. Est-ce qu'il faut dire les autres choses ?"
Quand j'ai trop de livres à lire en cours, je ne sais plus où donner de l'esprit, des yeux et de la tête. A chaque moment disponible, le problème du choix, de la décision, se pose, ça complique un peu les choses et je perds mon temps libre à ouvrir un livre, le refermer, puis l'autre, et ainsi de suite. Perte de temps. Il me faut des livres sûrs. Dignes de confiance. Sur lesquels mon esprit peut s'appuyer, se nourrir, sans que j'aie à m'énerver à tout bout de champ. Sur les six, j'ai dû en laisser tomber un. Le plus volumineux... Mon choix s'est porté sur le Dossier M, décidément trop diarrhéique, mégalo-narcisso-verbeux. Je n'en pouvais plus. Cela me mettait de très mauvaise humeur, mais a présenté l'avantage néanmoins de me montrer (très clairement) ce qu'il ne faut (absolument) pas faire. De temps en temps, j'y repenserai. Une sorte de guide, en négatif. Car moi aussi (je pense) je peux pondre 900 pages en un an... en cherchant bien... en "grattant"... comme dirait l'autre... Beaucoup de livres sont écrits, formatés, dans l'espoir de flatter l'esprit de paresse que l'on connaît tous, auteurs, lecteurs et commentateurs... Il faut les fuir et non pas s'y soumettre, par une autre sorte de paresse encore. Paresse et facilité guident le monde, aujourd'hui.
A huit heures du matin, nuit encore presque noire, j'ai été alertée avant d'allumer pour lire, par des cris et vociférations provenant de la rue : il n'y avait qu'une seule voix remontant jusqu'au troisième et passant le filtre du triple vitrage m'isolant du reste du monde, mais je me suis tout de même arrachée du lit pour ouvrir la fenêtre et regarder ce qu'il pouvait bien se passer, craignant un meurtre, là, sous mes yeux, sans que j'aie rien fait pour l'empêcher - ce qui n'est pas dans mon éthique. En petite tenue sur le balcon, me penchant je n'ai rien vu sur le trottoir en face de l'avenue qu'un grand grand type dégingandé faisant les cents pas en s'agitant seul bizarrement, vociférant - des insultes probablement - en une langue étrangère. Il a bu ? Il est soûl ? il fait une crise de démence ? Le vent et la brise fraîche du matin fouettaient mes mollets et mes cuisses, remontant le long de mon dos mais je n'arrivais pas à refermer la porte-fenêtre, cherchant à percevoir un signe qui pourrait m'expliquer un tant soit peu la situation pour le moins étrange. L'individu criait toujours, sa voix portait de plus en plus loin. Il hurlait à présent, tout en marchant - courant presque. Et je vis qu'il tenait au bout d'un de ses bras un objet qu'il tendait devant lui, comme pour le fuir, mais qui était raccordé à sa tête par un cordon se séparant en deux vers ses oreilles, comprenant soudainement que la personne avec laquelle il bataillait ainsi depuis un quart d'heure, jusqu'à faire craindre aux auditeurs qu'ils pouvaient s’entre-tuer, c'était un téléphone portable !
Est-ce qu'un téléphone portable peut tuer. Est-ce qu'on peut tuer - par téléphone ?
"Il arrive parfois - et c'est toujours de façon presque soudaine - qu'au beau milieu de mes sensations surgisse une lassitude terrible de la vie, si forte que je ne peux même pas imaginer un moyen quelconque de la surmonter. C'est une lassitude qui souhaite, non pas cesser d'exister - ce qui peut être, ou ne pas être, du domaine du possible -, mais une chose bien plus horrible et plus profonde : n'avoir pas même existé, ce qui n'est possible en aucune manière. Le fait est que je pense être le premier à confier à des mots l'absurdité sinistre de cette sensation irrémédiable. Et je la guéris en l'écrivant. Car il n'est pas de détresse, si elle est réellement profonde et n'est pas un sentiment pur, mais si l'intelligence y a sa part, qui ne connaisse ce remède ironique de l'expression. Quand la littérature n'aurait pas d'autre utilité, elle aurait au moins celle-là - quoique pour un petit nombre.
Les maux de l'esprit, malheureusement, font moins souffrir que ceux de la sensibilité, et ceux-ci moins que ceux du corps. Je dis "malheureusement" parce que la dignité humaine demanderait l'inverse. Aucune sensation angoissée du mystère ne peut faire souffrir comme l'amour, la jalousie ou le regret, ne peut suffoquer comme une peur physique intense, ou transformer comme la colère ou l'ambition. Mais il est également vrai qu'aucune des douleurs qui déchirent l'âme ne parvient à être aussi réellement douleur qu'une rage de dents, une crise de coliques ou (j'imagine) les douleurs de l'enfantement.
Nous sommes faits de telle sorte que notre intelligence, qui ennoblit certaines de nos émotions ou de nos sensations, et les élève au-dessus des autres, les rabaisse aussi quand elle pousse son analyse jusqu'à les comparer à d'autres.
J'écris comme un qui dort, et ma vie tout entière est un reçu sans signature.
Dans le poulailler qu'il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu'on lui a donné deux perchoirs." Fernando Pessoa, Fragment 140 LI
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